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Change et devises : des changeurs de Bruges aux marchés parallèles africains
Le marché des changes — le Forex, pour Foreign Exchange Market — est aujourd'hui le plus grand marché financier du monde par volume de transactions quotidiennes : environ 7 500 milliards de dollars échangés chaque jour en 2022 selon la Banque des règlements internationaux (BRI), soit près de dix fois le volume quotidien de toutes les bourses d'actions mondiales réunies. Ce marché, qui n'a pas de localisation physique unique (il fonctionne 24 heures sur 24, cinq jours sur sept, sur des plateformes électroniques réparties entre Tokyo, Singapour, Londres et New York), a des racines médiévales profondes : les premières transactions de change documentées remontent aux foires de Champagne (XIIe-XIVe siècle, actuelle France) et aux comptoirs des changeurs de Bruges (actuelle Belgique).
Publié le 09 septembre 2026
# Change et devises : des changeurs de Bruges aux marchés parallèles africains
Rubrique Banque & monnaies — Sankofa Finance | Sous-chapitre 5/5
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Introduction
Le marché des changes — le Forex, pour Foreign Exchange Market — est aujourd'hui le plus grand marché financier du monde par volume de transactions quotidiennes : environ 7 500 milliards de dollars échangés chaque jour en 2022 selon la Banque des règlements internationaux (BRI). Ce marché fonctionne 24 heures sur 24, cinq jours sur sept, sur des plateformes électroniques réparties entre Tokyo, Singapour, Londres et New York. Il a des racines médiévales profondes : les premières transactions de change documentées remontent aux foires de Champagne (XIIe-XIVe siècle, actuelle France) et aux comptoirs des changeurs de Bruges (actuelle Belgique). En Afrique, le change est aussi l'histoire des marchés parallèles (marchés noirs de devises) qui ont fleuri sous les régimes de contrôle des changes des décennies post-indépendance — et qui persistent dans plusieurs pays aujourd'hui.
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I. Origines médiévales
1.1 Les foires de Champagne et la lettre de change (XIIe-XIVe siècle)
Les foires de Champagne — Troyes, Provins, Bar-sur-Aube, Lagny (actuelle région Grand-Est, France) — sont, entre le milieu du XIIe siècle et le début du XIVe siècle, le centre financier de l'Europe médiévale. Des marchands de toute l'Europe (Italiens, Flamands, Français, Ibériques) y convergent quatre fois par an pour commercer. Mais le commerce génère un problème : comment régler des transactions entre des partenaires qui utilisent des monnaies différentes (livres tournois, florins, ducats, livres sterling) sans transporter physiquement des quantités d'or et d'argent ?
La réponse est la lettre de change (lettera di cambio), instrument financier inventé par les marchands italiens (Génois, Florentins, Siennois) dans la seconde moitié du XIIe siècle. Une lettre de change permet de convertir une somme dans une monnaie en une somme équivalente dans une autre monnaie, à un taux convenu, avec règlement différé. C'est le premier instrument de change documenté dans l'histoire financière occidentale.
1.2 Les changeurs de Bruges (XIVe-XVe siècle)
Bruges (actuelle Belgique) devient, dans la seconde moitié du XIVe siècle, la principale place financière de l'Europe du Nord, supplantant les foires de Champagne. La Bourse de Bruges — dont le nom viendrait, selon une tradition historiographique contestée, de l'hôtellerie de la famille Van der Beurse, où se réunissaient les marchands — est le lieu de rencontre des changeurs, des marchands et des banquiers. Les changeurs de Bruges tiennent des tables (banchi) sur lesquelles ils échangent des monnaies contre une commission, anticipant les bureaux de change contemporains.
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II. Du gold standard au Forex moderne
2.1 L'étalon-or et les taux de change fixes (1870-1914)
Sous le système de l'étalon-or international (1870-1914), les taux de change entre les principales monnaies sont fixes : chaque monnaie est définie par une quantité fixe d'or, et les taux entre monnaies sont donc stables. Ce système réduit le risque de change pour les exportateurs et importateurs, mais retire toute flexibilité aux politiques économiques nationales.
2.2 Bretton Woods et le dollar comme monnaie de réserve mondiale (1944-1971)
La conférence de Bretton Woods (juillet 1944, New Hampshire, États-Unis) établit un nouveau système monétaire international : toutes les monnaies sont arrimées au dollar américain à un taux fixe, et le dollar lui-même est convertible en or à 35 dollars l'once. Ce système fait du dollar la principale monnaie de réserve mondiale — statut qu'il conserve au XXIe siècle, après l'effondrement du système de Bretton Woods le 15 août 1971 (suspension de la convertibilité dollar-or par Nixon) et le passage aux taux de change flottants.
2.3 Le Forex électronique (1990-2022)
La dématérialisation et l'interconnexion électronique des marchés dans les années 1990 donnent naissance au Forex moderne : un marché de gré à gré (OTC) mondial, sans bourse centralisée, fonctionnant 24h/24. Les principaux acteurs sont les grandes banques commerciales et d'investissement (Deutsche Bank, JPMorgan, Citibank, HSBC), les banques centrales, et les fonds spéculatifs (hedge funds). Le volume quotidien, de quelques centaines de milliards dans les années 1980, atteint 7 500 milliards de dollars en 2022.
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III. Marchés des changes en Afrique
3.1 Le contrôle des changes post-indépendance et les marchés parallèles
Dans les décennies suivant les indépendances africaines (1960-1980), de nombreux gouvernements ont instauré des contrôles stricts sur les changes — fixant des taux officiels souvent artificiellement surévalués pour leurs devises nationales. Cette surévaluation, couplée à la rareté des devises étrangères (dollars, livres, francs), a engendré des marchés parallèles (marchés noirs) où les devises s'échangeaient à des taux très différents du taux officiel. Ces marchés ont été documentés dans la quasi-totalité des pays africains à taux de change contrôlé : Nigeria, Ghana, Kenya, Côte d'Ivoire, Zimbabwe, Égypte.
3.2 Le cas du Nigeria : naira officiel et naira parallèle
Le Nigeria offre l'exemple le plus documenté de la dualité des marchés des changes africains. Le naira (NGN), créé en 1973 en remplacement de la livre nigériane, a longtemps fait l'objet d'un taux officiel fixé par la Banque centrale du Nigeria (CBN) et d'un taux parallèle significativement différent sur le marché informel. En juin 2023, le gouvernement du président Bola Tinubu a unifié les taux officiel et parallèle en laissant flotter le naira — provoquant une dépréciation immédiate d'environ 40 % de la monnaie, illustrant l'écart que les contrôles avaient créé entre la valeur officielle et la valeur de marché.
3.3 La zone CFA et l'ancrage à l'euro
Les 14 pays de la zone franc CFA (8 UEMOA, 6 CEMAC) maintiennent un régime de change fixe : leurs devises (XOF pour l'UEMOA, XAF pour la CEMAC) sont ancrées à l'euro (et avant lui au franc français) à des parités fixes depuis 1948 (XOF) et 1945 (XAF). Cet ancrage garantit la stabilité nominale et l'absence de risque de change avec la zone euro, mais a été critiqué pour sa rigidité et pour les questions de souveraineté qu'il pose : les réserves de change des pays de l'UEMOA sont partiellement déposées auprès du Trésor français, un arrangement qui fait l'objet d'un débat politique intense depuis les années 2010.
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IV. Enjeux et futurs possibles
4.1 La fuite des capitaux et le rôle du change
L'Afrique subsaharienne est caractérisée par des flux de fuite de capitaux structurellement élevés — des ressources financières qui quittent le continent via des canaux légaux (investissements à l'étranger) ou illégaux (sous-facturation des exportations, surfacturation des importations, utilisation de paradis fiscaux). Ndikumana & Boyce (2011) estiment que l'Afrique subsaharienne a perdu plus de 700 milliards de dollars en fuite de capitaux entre 1970 et 2008. Le contrôle des changes est souvent présenté comme un outil pour limiter ces fuites — mais son efficacité est contestée et ses effets secondaires (marchés parallèles, surévaluation) sont bien documentés.
4.2 Le rôle des cryptomonnaies dans le change africain
Dans plusieurs pays africains à monnaie instable ou à contrôle des changes strict (Nigeria, Kenya, Ghana, Zimbabwe, Éthiopie), les cryptomonnaies (principalement le Bitcoin et les stablecoins comme l'USDT) ont émergé comme substituts informels aux devises étrangères. La Chainalysis Global Crypto Adoption Index place régulièrement des pays africains parmi les plus actifs au monde en termes d'adoption relative des cryptomonnaies. Ce phénomène reflète une demande de protection contre la dépréciation des monnaies locales et de contournement des restrictions de change — une version contemporaine des marchés parallèles des décennies précédentes.
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V. Synthèse méthode Sankofa
L'image simple à retenir. Le change, c'est l'histoire du prix de la monnaie — et ce prix a toujours été au cœur des rapports de pouvoir entre économies. Des changeurs de Bruges aux plateformes électroniques du Forex, en passant par les marchés parallèles africains et les cryptomonnaies, le change révèle les tensions entre la volonté des États de contrôler leur monnaie et la tendance des marchés à trouver des prix alternatifs quand les prix officiels sont artificiels. En Afrique, cette tension est particulièrement visible : entre l'ancrage du franc CFA à l'euro (stabilité garantie, souveraineté limitée) et le naira nigérian qui flotte librement depuis 2023 (flexibilité retrouvée, dépréciation immédiate).
Croquis conceptuel. Deux axes : horizontal (temps, du Moyen Âge à 2023) ; vertical (régimes de change, du fixe au flottant). Sur l'axe horizontal : foires de Champagne (XIIe-XIVe s.), Bruges (XIVe-XVe s.), étalon-or (1870-1914), Bretton Woods (1944-1971), flottement généralisé (post-1971), Forex électronique (1990-2022). Sur la carte africaine : zone CFA (ancrage fixe à l'euro, 1945/1948 à aujourd'hui) vs Nigeria (taux multiples jusqu'en 2023, unification et flottement en juin 2023) vs Zimbabwe (hyperinflation 2007-2008, dollarisation 2009, reintroduction d'une monnaie nationale 2019).
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Article rédigé pour Sankofa Finance, rubrique Banque & monnaies, sous-chapitre 5/5 — dernier dossier de la série des 18.
Bibliographie
- Banque des règlements internationaux (BRI). *Triennial Central Bank Survey of Foreign Exchange and OTC Derivatives Markets*. bis.org, 2022.
- Eichengreen, Barry. *Globalizing Capital: A History of the International Monetary System*. Princeton University Press, 2008.
- Fonds monétaire international (FMI). *Annual Report on Exchange Arrangements and Exchange Restrictions (AREAER)*. imf.org.
- Ndikumana, Léonce & Boyce, James K. *Africa's Odious Debts: How Foreign Loans and Capital Flight Bled a Continent*. Zed Books, 2011.