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Création monétaire : des orfèvres londoniens à l'eNaira nigérian
La création monétaire — le processus par lequel de la nouvelle monnaie entre en existence dans une économie — est l'un des mécanismes les plus puissants et les moins bien compris de l'économie moderne. Contrairement à une idée reçue encore très répandue, la grande majorité de la monnaie en circulation dans les économies modernes n'est pas créée par les banques centrales, mais par les banques commerciales privées, lors de l'octroi de crédits. Cette réalité, codifiée progressivement au cours des XVIIe-XXe siècles, est au cœur des débats contemporains sur la finance, l'inflation et le rôle des États dans l'économie.
Publié le 09 septembre 2026
# Création monétaire : des orfèvres londoniens à l'eNaira nigérian
Rubrique Banque & monnaies — Sankofa Finance | Sous-chapitre 3/5
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Introduction
La création monétaire — le processus par lequel de la nouvelle monnaie entre en existence dans une économie — est l'un des mécanismes les plus puissants et les moins bien compris de l'économie moderne. Contrairement à une idée reçue encore très répandue, la grande majorité de la monnaie en circulation dans les économies modernes n'est pas créée par les banques centrales, mais par les banques commerciales privées, lors de l'octroi de crédits. Cette réalité, que la Banque d'Angleterre a explicitement documentée dans un article de 2014 (Money Creation in the Modern Economy, McLeay, Radia & Thomas), a des racines historiques profondes : elle remonte aux pratiques des orfèvres londoniens du XVIIe siècle et aux premières banques commerciales modernes.
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I. Origines : l'orfèvre et le billet
1.1 Les orfèvres londoniens et la naissance du crédit bancaire (XVIIe siècle)
Dans le Londres du XVIIe siècle, les orfèvres (goldsmiths) proposent à leurs clients de garder leur or et leurs pièces en coffre, contre un reçu (goldsmith's note) attestant du dépôt. Ces reçus circulent rapidement comme moyens de paiement entre commerçants — sans que l'or ne bouge physiquement. Les orfèvres réalisent alors qu'ils peuvent émettre davantage de reçus que l'or qu'ils détiennent réellement : leurs clients ne venant pas tous retirer leur métal simultanément, il suffit de conserver une fraction de l'or en réserve pour faire face aux demandes ordinaires. C'est la naissance du principe de réserves fractionnaires : pour chaque unité d'or en coffre, plusieurs unités de monnaie-papier peuvent circuler. C'est aussi, fondamentalement, la naissance de la création monétaire par les banques commerciales.
1.2 La Banque d'Angleterre et le billet de banque (1694-1844)
La Banque d'Angleterre (fondée en 1694) institutionnalise cette pratique : elle émet des billets de banque (Bank of England notes) convertibles en or, mais en quantité supérieure à ses réserves métalliques. Le Bank Charter Act de 1844 met fin à cette pratique pour les billets — la Banque d'Angleterre ne peut plus émettre de billets non couverts par des réserves d'or — mais les banques commerciales continuent de créer de la monnaie scripturale (sous forme de dépôts) par le crédit, sans réserves obligatoires équivalentes.
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II. Le système bancaire moderne
2.1 La monnaie scripturale et la création par le crédit
Dans le système bancaire moderne, la monnaie est de deux natures : la monnaie banque centrale (billets, pièces et réserves des banques commerciales auprès de la banque centrale — la « base monétaire » ou M0) ; et la monnaie scripturale créée par les banques commerciales (les dépôts inscrits dans les comptes bancaires — la composante principale de M1, M2, M3). Quand une banque commerciale accorde un crédit de 100 000 euros à un emprunteur, elle inscrit simultanément 100 000 euros au crédit du compte de l'emprunteur et 100 000 euros à son propre actif (la créance sur l'emprunteur). Cette double écriture crée de la monnaie nouvelle — sans que de l'argent « préexistant » ne soit transféré d'un épargnant à un emprunteur. La monnaie est détruite quand l'emprunteur rembourse son crédit.
2.2 Les crises financières comme crises de création monétaire
La crise financière de 2007-2009 est, en partie, une crise de création monétaire excessive : les banques américaines et européennes avaient créé des volumes considérables de crédit immobilier (subprimes) et de produits dérivés adossés, gonflant la masse monétaire et les prix des actifs. Quand les défauts de remboursement ont commencé, la destruction monétaire (remboursements ou défauts détruisant les créances) a provoqué une contraction du crédit et une récession.
2.3 L'assouplissement quantitatif (QE)
En réponse à la crise de 2008-2009, la Fed américaine, la Banque d'Angleterre et la BCE ont recouru à l'assouplissement quantitatif (quantitative easing, QE) : elles ont créé de la monnaie banque centrale pour acheter des obligations d'État et des actifs financiers sur les marchés, injectant des liquidités directement dans le système financier. Ce mécanisme — la banque centrale qui crée de la monnaie pour acheter des actifs — est distinct de la création de monnaie scripturale par les banques commerciales, mais illustre la puissance créatrice de l'institution monétaire publique.
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III. Création monétaire en Afrique
3.1 Le financement monétaire des déficits
Dans plusieurs pays africains, les États ont eu recours au financement monétaire de leurs déficits — c'est-à-dire à la demande faite à la banque centrale de créer de la monnaie pour financer les dépenses publiques (en l'absence de marchés obligataires suffisamment profonds). Cette pratique, qui revient à « faire tourner la planche à billets », a alimenté des épisodes d'hyperinflation documentés : Zimbabwe (2007-2008), Soudan du Sud (2016), République démocratique du Congo (années 1990-2000).
3.2 L'eNaira : la monnaie numérique de banque centrale du Nigeria (2021)
Le 25 octobre 2021, le Nigeria lance officiellement l'eNaira — la première monnaie numérique de banque centrale (CBDC / MNBC) d'Afrique et l'une des premières au monde (précédée par les Bahamas avec le Sand Dollar en octobre 2020 et Antigua-et-Barbuda). L'eNaira est émis directement par la Banque centrale du Nigeria (CBN) et représente une forme de monnaie banque centrale numérique : contrairement aux dépôts bancaires ordinaires (monnaie créée par les banques commerciales), l'eNaira est une créance directe sur la CBN. Il vise à faciliter les paiements électroniques, l'inclusion financière et les transferts de fonds de la diaspora — dans un pays où environ 40 % de la population adulte reste non bancarisée.
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IV. Enjeux et futurs possibles
4.1 Les CBDC et la transformation du système monétaire
Les monnaies numériques de banque centrale (CBDC) comme l'eNaira soulèvent une question fondamentale pour le système bancaire : si les citoyens peuvent détenir directement de la monnaie banque centrale sous forme numérique (sans passer par une banque commerciale), le rôle des banques dans la création monétaire pourrait être profondément modifié. Une CBDC largement adoptée pourrait conduire à une « désintermédiation bancaire » — les dépôts migrant des banques commerciales vers les comptes CBDC — réduisant la capacité des banques à créer du crédit et de la monnaie.
4.2 Inclusion financière et création monétaire en Afrique
L'enjeu spécifique pour l'Afrique est celui de l'inclusion financière : dans les pays où une large fraction de la population n'a pas accès au système bancaire, la création monétaire scripturale par les banques commerciales ne bénéficie qu'à une minorité. Les CBDC, le mobile money (M-Pesa au Kenya, MTN Mobile Money en Afrique de l'Ouest) et les fintechs offrent des voies alternatives pour élargir l'accès à la monnaie électronique sans nécessairement passer par le canal bancaire traditionnel.
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V. Synthèse méthode Sankofa
L'image simple à retenir. La monnaie moderne, dans sa très grande majorité, n'est pas imprimée par les États : elle est créée par les banques commerciales, à chaque fois qu'elles accordent un crédit. C'est une réalité contre-intuitive, mais fondamentale pour comprendre pourquoi les crises du crédit provoquent des récessions et pourquoi les banques centrales jouent un rôle si déterminant dans la vie économique de tous. En Afrique, l'enjeu est double : éviter la création monétaire abusive par les États (qui provoque l'inflation) tout en développant les canaux (mobile money, CBDC) qui permettent à toute la population d'accéder à la monnaie moderne.
Croquis conceptuel. Deux colonnes : à gauche, la monnaie banque centrale (billets, pièces, réserves) — créée par la banque centrale ; à droite, la monnaie scripturale (dépôts bancaires) — créée par les banques commerciales via le crédit. En bas : une ligne du temps des innovations — orfèvres londoniens (XVIIe siècle), Banque d'Angleterre (1694), Bank Charter Act (1844), QE (2008), eNaira Nigeria (2021).
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Article rédigé pour Sankofa Finance, rubrique Banque & monnaies, sous-chapitre 3/5.
Bibliographie
- McLeay, Michael, Radia, Amar & Thomas, Ryland. *Money Creation in the Modern Economy*. Bank of England Quarterly Bulletin, 2014 Q1.
- Werner, Richard A. *Can Banks Individually Create Money Out of Nothing?* International Review of Financial Analysis, 2014.
- Banque centrale du Nigeria (CBN). *eNaira: Design and Implementation*. cbn.gov.ng.
- Banque des règlements internationaux (BRI). *Central Bank Digital Currencies*. bis.org.