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Histoire de l'économie dite informelle — d'Hérodote aux marchés d'Accra, généalogie d'une norme millénaire
Des tablettes d'Uruk (~3400 av. J.-C.) au commerce silencieux d'Hérodote, des empires du Ghana, du Mali et du Songhaï au Statute of Labourers anglais, jusqu'à Keith Hart nommant le « secteur informel » à Accra en 1971 : l'informalité n'est pas l'exception moderne, c'est la norme historique de longue durée — et elle a été théorisée à partir d'un terrain africain.
Publié le 05 septembre 2026
Introduction : Accra, 1971 — la naissance d'un mot pour une réalité millénaire
En 1971, l'anthropologue britannique Keith Hart (né à Manchester, Angleterre, en 1943 ; mort en novembre 2025) présente, lors d'une conférence sur le chômage urbain en Afrique organisée à l'Institute of Development Studies (IDS) de l'université du Sussex, au Royaume-Uni, une communication fondée sur son travail de terrain mené à Accra, capitale du Ghana, entre 1965 et 1968. Cette communication sera publiée deux ans plus tard, en 1973, dans le Journal of Modern African Studies (volume 11, numéro 1, pages 61 à 89), sous le titre « Informal Income Opportunities and Urban Employment in Ghana ». C'est ce texte qui donne son nom — « secteur informel » — à une réalité économique aussi vieille que l'échange humain lui-même.
Ce point de départ chronologique précis — un terrain de recherche mené à Accra entre 1965 et 1968, une communication orale en 1971 dans le Sussex, et une publication en 1973 — est essentiel : contrairement à beaucoup de catégories économiques nées dans les universités occidentales, le « secteur informel » a été théorisé et nommé pour la première fois à partir d'un terrain africain, dix ans à peine après l'indépendance du Ghana (6 mars 1957). En 2024-2025, selon l'OIT, l'emploi informel représente environ 85 % de l'emploi total sur le continent africain, avec des pointes à plus de 92 % en Afrique centrale et de l'Ouest.
Mais l'échange hors cadre réglementé ne date évidemment pas des années 1970 : il constitue la norme historique de l'activité économique humaine depuis l'Antiquité, la formalisation fiscale moderne étant une parenthèse récente et jamais totale.
I. Antiquité — le troc et l'échange non réglementé comme norme historique
1.1 Avant la monnaie : Mésopotamie et Égypte
Les premiers documents économiques écrits connus sont les tablettes proto-cunéiformes de la période d'Uruk, en Mésopotamie méridionale (actuel Irak), datées d'environ 3400 à 3000 avant notre ère — période à laquelle appartient la tablette MS 1717 de la collection Schøyen, portant le nom de « Kushim », premier nom propre attesté par écrit dans l'histoire humaine. Ces tablettes consignent des rations d'orge, des livraisons de bétail, des échanges de biens contre du travail — sans monnaie frappée (celle-ci n'apparaît qu'au VIIe siècle avant notre ère, en Lydie, actuelle Turquie occidentale).
En Égypte ancienne, pendant près de trois millénaires, l'économie pharaonique fonctionne sans monnaie frappée : salaires versés en céréales, échanges encadrés par une unité de compte-poids appelée le deben. Le village ouvrier de Deir el-Medina (près de Louxor, Haute-Égypte), occupé d'environ 1550 à 1070 avant notre ère, a livré des milliers d'ostraca détaillant les échanges quotidiens des artisans royaux. La monnaie frappée ne devient significative en Égypte qu'après 305 avant notre ère, sous Ptolémée Ier Sôter.
1.2 Le commerce silencieux d'Hérodote
La plus ancienne description écrite connue d'un échange commercial totalement affranchi de toute autorité réglementaire commune provient d'un terrain africain. Hérodote d'Halicarnasse, dans ses Histoires rédigées vers 440 avant notre ère (livre IV, § 196), décrit le « commerce silencieux » des marchands carthaginois sur la côte atlantique au-delà des Colonnes d'Hercule : dépôt de marchandises, signal par le feu, dépôt d'or en échange sans qu'aucune parole ne soit échangée. La localisation exacte reste débattue (côte atlantique du Maroc, Sahara occidental ou Mauritanie actuels). L'historien Paulo de Moraes Farias (1974) a signalé que ce récit pourrait relever en partie d'un topos littéraire grec plutôt que d'une observation fidèle — débat non tranché à ce jour.
1.3 Les routes antiques et leurs marges non déclarées
Les grandes routes commerciales antiques (route de la soie, route de l'encens, comptoirs phéniciens dont Carthage, fondée en 814 avant notre ère) fonctionnaient largement sur la base de troc local et de marchés d'étape échappant à la comptabilité étatique, même quand des taxes de passage existaient (agoranomia grecque, portoria romains). L'informalité constitue le tissu économique ordinaire de l'Antiquité, la fiscalité ne concernant qu'une fraction visible de l'activité réelle.
II. Moyen Âge — empires marchands africains et marchés parallèles européens
2.1 L'or, le sel et l'informel structurant : les empires du Ghana, du Mali et du Songhaï
Le Moyen Âge ouest-africain offre l'un des exemples les plus riches de coexistence entre commerce à longue distance très organisé et échange local largement non réglementé. L'Empire du Ghana (Wagadou, cœur situé entre actuels Mali, Mauritanie et Sénégal), attesté entre environ le IIIe et le XIIe siècle, tirait sa puissance du contrôle des points d'échange entre l'or du sud (Bambouk, Bouré) et le sel du nord (Taghaza). Les caravanes transsahariennes étaient taxées aux points officiels, mais le commerce vivrier local échappait à cette fiscalité.
L'Empire du Mali prend le relais après la victoire de Sundiata Keita à la bataille de Kirina, en 1235. Mansa Moussa Ier règne de 1312 à 1337 ; son pèlerinage à La Mecque en 1324, via Le Caire, avec une caravane portant des tonnes d'or, fait chuter durablement le cours du métal sur les marchés égyptiens. Ce commerce d'État très formalisé coexistait avec un immense réseau de marchés locaux (les sugu) où troc et cauris circulaient sans supervision fiscale centrale.
L'Empire Songhaï lui succède à partir du règne de Sonni Ali (vers 1464), qui conquiert Tombouctou en 1468. L'empire s'effondre après la défaite de Tondibi en 1591. C'est sous cet empire, aux XVe-XVIe siècles, que sont rédigés les manuscrits de Tombouctou, et que Léon l'Africain, dans les années 1510, décrit Tombouctou comme une ville de « grands revenus ».
2.2 La côte swahilie et l'océan Indien
Le sultanat de Kilwa (île de Kilwa Kisiwani, actuelle Tanzanie), fondé selon la Chronique de Kilwa vers 975 (source semi-légendaire à signaler comme telle) par Ali ibn al-Hasan, atteint son apogée entre le XIIIe et le XVIe siècle, contrôlant le port de Sofala (actuel Mozambique), exportateur de l'or du plateau du Zimbabwe. Ce commerce princier s'accompagnait, localement, d'un commerce vivrier et artisanal swahili largement informel.
2.3 Le Diwan al-Kharaj et les manuscrits de Tombouctou
Le Diwan al-Kharaj, administration fiscale du califat, est créé en l'an 20 de l'Hégire (640-641), sous 'Umar ibn al-Khattab (Irak/Syrie actuels). Son existence même signale, en creux, l'ampleur de l'activité économique échappant à toute déclaration. L'institution du muhtasib (inspecteur des marchés), attestée à partir du IXe siècle sous les Abbassides, témoigne par contraste de l'existence parallèle d'échanges non contrôlés.
2.4 L'Europe médiévale : foires, corporations et travail hors-la-loi après la Peste noire
Les corporations de métiers obtiennent, à partir du XIIe-XIIIe siècle, des chartes municipales leur conférant un monopole légal — créant du même coup la catégorie de l'artisan « non corporatif ». Les foires de Champagne (Lagny, Bar-sur-Aube, Provins, Troyes, XIIe-XIIIe siècle) offrent un cadre protégé aux marchands, mais le commerce paysan environnant reste du troc de village.
La Peste noire atteint l'Angleterre en 1348 et tue 30 à 40 % de la population. La hausse des salaires qui en résulte pousse la Couronne à voter le Statute of Labourers en 1351, gelant les salaires et criminalisant leur négociation à la hausse. En 1374, un registre de Bardney (Lincolnshire) nomme onze ouvriers agricoles poursuivis pour avoir quitté leur emploi afin d'obtenir de meilleurs salaires ailleurs — preuve documentée, 23 ans après la loi, de son contournement systématique.
III. Époque contemporaine — la théorisation du « secteur informel »
3.1 Le terrain : Keith Hart à Accra, 1965-1971
Keith Hart naît à Manchester en 1943. Formé à Cambridge (St John's College), il mène sous la direction de Meyer Fortes une thèse sur les migrants ruraux dans les villes ghanéennes, séjournant au Ghana de 1965 à 1968, notamment dans le quartier de Nima à Accra, auprès des migrants frafra (nord du Ghana). Le Ghana accède à l'indépendance le 6 mars 1957 sous Kwame Nkrumah (président en 1960, renversé par un coup d'État le 24 février 1966) ; l'effondrement du cours du cacao dans les années 1960 provoque une crise économique. Hart y observe colportage, cireurs de chaussures, taxis clandestins, brasage artisanal — classés « chômage » par les statistiques officielles alors qu'ils généraient des revenus réels.
3.2 1971-1973 : de Sussex au Journal of Modern African Studies
En 1971, Hart présente ses résultats à l'Institute of Development Studies de Sussex, forgeant l'expression « secteur informel ». L'article paraît en 1973 dans The Journal of Modern African Studies (vol. 11, n°1, p. 61-89). Hart lui-même a expliqué, a posteriori, n'avoir jamais voulu « forger un concept » universel, mais avoir voulu contester le modèle dualiste de W. Arthur Lewis.
3.3 Le rapport du BIT sur le Kenya (1972)
Le BIT lance en 1969 son Programme mondial de l'emploi. La mission kenyane, dirigée par Hans Singer et Richard Jolly, publie en 1972 « Employment, Incomes and Equality: A Strategy for Increasing Productive Employment in Kenya » — premier rapport d'une institution internationale à définir formellement le « secteur informel », en s'appuyant sur les catégories de Hart. Le rapport paraît un an avant l'article de Hart lui-même (1973), mais c'est bien la communication orale de 1971 qui est la source reconnue.
3.4 Précurseurs et paternité contestée
William Arthur Lewis (né 1915, Sainte-Lucie), prix Nobel 1979 (premier lauréat noir), publie en 1954 « Economic Development with Unlimited Supplies of Labour », théorisant une économie duale. Clifford Geertz, dans Peddlers and Princes (1963, terrain javanais), développe la notion d'économie de « bazar ». Ni l'un ni l'autre n'emploie le terme « secteur informel » — la paternité du terme revient à Hart.
3.5 Institutionnalisation statistique (1993, 2003, 2015)
La 15e Conférence internationale des statisticiens du travail (CIST, Genève) adopte en janvier 1993 la première résolution statistique sur l'emploi informel. La 17e CIST, en 2003, élargit au concept d'« emploi informel ». Le 12 juin 2015, l'OIT adopte la Recommandation n°204 sur la transition vers l'économie formelle, 42 ans après l'article de Hart.
3.6 Hernando de Soto et l'école légaliste (Pérou, 1986)
Hernando de Soto (né 1941, Arequipa, Pérou) publie en 1986, avec Enrique Ghersi, El Otro Sendero, préfacé par Mario Vargas Llosa. L'ouvrage estime les actifs extralégaux péruviens à plus de 50 milliards de dollars et défend une thèse légaliste : l'informalité résulte de l'incapacité de l'État à offrir un accès abordable à la légalité.
3.7 Les marchés africains contemporains
Le marché de Makola à Accra illustre depuis l'époque coloniale la centralité des « market queens » ga dans le commerce informel. Un phénomène similaire existe au Nigeria (marchés yoruba d'Ibadan et Lagos, repris en main par les autorités à partir de 1949). Selon l'OIT (2018), l'emploi informel représente 85,8 % de l'emploi total en Afrique ; les données 2025 (portant sur 2024) confirment environ 85 %, avec 92,5 % en Afrique centrale, 91,8 % en Afrique de l'Ouest, et un écart de genre (89,4 % des femmes actives contre 82,2 % des hommes).
IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles
4.1 Les quatre écoles : dualiste, structuraliste, légaliste, volontariste
L'école dualiste (Hart 1973, BIT Kenya 1972) considère le secteur informel comme un ensemble d'activités marginales procurant un revenu de subsistance et jouant un rôle d'amortisseur social. L'école structuraliste (Portes, Castells et Benton, 1989) soutient que les unités informelles sont structurellement subordonnées aux grandes entreprises formelles via la sous-traitance. L'école légaliste (de Soto, 1986, 1989, 2000) voit dans les acteurs informels des entrepreneurs empêchés par des barrières bureaucratiques. L'école volontariste (William Maloney, « Informality Revisited », World Development, 2004) considère que de nombreux acteurs choisissent délibérément l'informalité pour éviter impôts et cotisations.
4.2 Le débat sur la pertinence de la dichotomie formel/informel
Ananya Roy, dans « Urban Informality: Toward an Epistemology of Planning » (Journal of the American Planning Association, 2005), soutient que l'informalité n'est pas un secteur séparé mais un mode de production de l'espace urbain lui-même — y compris une « informalité des élites » (promoteurs, autorités) distincte de l'« informalité subalterne » criminalisée. Ce débat, non tranché, est rapporté comme documenté.
4.3 Fiscalité, intégration régionale et formalisation en Afrique
Le poids du secteur informel africain (~85 % de l'emploi) pose des défis de recettes fiscales et de protection sociale, mais offre une souplesse d'ajustement face aux chocs (réseau WIEGO, fondé en 1997). La CEDEAO (1975) et la ZLECAf (accord signé mars 2018, phase opérationnelle 1er janvier 2021) visent en partie à inciter à la formalisation transfrontalière.
4.4 La monnaie mobile et la plateformisation de l'informel
Depuis le lancement en mars 2007 au Kenya par Safaricom du service M-Pesa, l'Afrique subsaharienne est devenue un terrain d'innovation mondial en monnaie mobile, transformant sans le supprimer le fonctionnement du secteur informel : commerçantes et artisans, souvent exclus du système bancaire, utilisent ces plateformes tout en restant hors du système fiscal formel. La plateformisation (livraison, micro-travail numérique) dessine un futur possible d'hybridation entre outils numériques et pratiques de travail informelles.
V. Synthèse méthode Sankofa
L'image simple à retenir. Imaginez un grand marché de rue à Accra, Lagos ou Nairobi : autour d'un noyau de boutiques enregistrées qui paient leurs impôts, s'étend une nébuleuse beaucoup plus vaste de vendeuses, cireurs de chaussures, réparateurs et conducteurs de taxis-motos, sans licence ni protection sociale — qui nourrissent et transportent l'essentiel de la population urbaine. Ce n'est pas une anomalie propre aux pays pauvres : c'est la manière dont l'immense majorité des sociétés humaines a organisé ses échanges depuis l'écriture jusqu'à très récemment. Keith Hart n'a pas inventé ce marché en 1971-1973 — il lui a donné un nom.
Croquis conceptuel à décrire. Une grande ellipse représentant l'activité économique réelle d'un pays. À l'intérieur, un petit cercle central hachuré « secteur formel » (environ 15 % de la surface en Afrique). Tout le reste : « secteur informel ». Une flèche du temps avec quatre repères : « ~3400-3000 av. J.-C. » (tablettes mésopotamiennes), « ~440 av. J.-C. » (Hérodote, commerce silencieux ouest-africain), « 1235-1591 » (empires du Mali et du Songhaï), « 1971-1973 » (Keith Hart nomme le « secteur informel » à Accra). L'informalité n'est pas l'exception moderne : c'est la norme historique de très longue durée, nommée à partir d'un terrain africain.
Bibliographie
Sources primaires
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Hart, Keith (1973). « Informal Income Opportunities and Urban Employment in Ghana ». The Journal of Modern African Studies, vol. 11, n°1, p. 61-89.
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Ouvrages académiques et articles scientifiques
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Rapports institutionnels et textes réglementaires
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Bureau international du Travail (2003). Résolution concernant la définition statistique de l'emploi informel. 17e CIST.
Bureau international du Travail (2015). Recommandation n°204 sur la transition de l'économie informelle vers l'économie formelle. Adoptée le 12 juin 2015.
Organisation internationale du Travail (2018). Women and Men in the Informal Economy: A Statistical Picture, 3e édition.
Organisation internationale du Travail (2025). Africa: Informality Regional Statistical Profile.
Presse, carnets de recherche et ressources en ligne
Hart, Keith (2011). « The informal economy: a story of ethnography untold ». The Memory Bank. https://thememorybank.co.uk/the-informal-economy-a-story-of-ethnography-untold/
WIEGO (2024). « History & Debates ». https://www.wiego.org/informal-economy/history-debates/
WIEGO (2024). « Keith Hart, coiner of the term "informal sector" ». https://www.wiego.org/keith-hart-coiner-term-informal-sector
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Article rédigé pour Sankofa Finance, rubrique Économie. Méthodologie : datation systématique, corroboration chronologique, équilibre sources occidentales/africaines, sourçage vérifiable exclusivement.
Bibliographie
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