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Finance d'entreprise : des sociétés en commandite aux conglomérats panafricains
Le 20 mars 1602, les États généraux des Provinces-Unies accordent une charte à une nouvelle entité commerciale, la Vereenigde Oostindische Compagnie (VOC, Compagnie néerlandaise des Indes orientales), qui fusionne plusieurs compagnies rivales de commerce avec l'Asie. L'événement est généralement présenté par l'historiographie financière anglo-saxonne comme la naissance de la première société par actions cotée en bourse de l'histoire : le capital de la VOC est ouvert par souscription publique à tout habitant des Provinces-Unies, ses parts sont transférables, et une bourse formelle se constitue à Amsterdam dès 1611 pour en organiser l'échange secondaire. Ce moment de 1602 sert commodément de repère, mais il ne doit pas faire oublier deux choses que cet article se propose de documenter avec précision. D'une part, la VOC n'invente pas la société commerciale : des formes juridiques de mise en commun de capitaux et de partage des profits et des risques existent depuis l'Antiquité romaine (la societas) et se perfectionnent au Moyen Âge, aussi bien en Méditerranée qu'en terre d'Islam (le qirad) qu'en Afrique de l'Ouest (les réseaux de crédit relationnel *wangara*/*dyula*) — ces deux derniers instruments ayant déjà été traités en détail dans le premier sous-chapitre de cette série, « Origine et naissance » (rubrique Finance), auquel on renverra le lecteur sans dupliquer l'analyse ici. D'autre part, même la préséance de la VOC comme société par actions au sens strict e
Publié le 09 septembre 2026
# Finance d'entreprise : des sociétés en commandite aux conglomérats panafricains
Rubrique Finance — Sankofa Finance
Troisième volet d'une série de cinq consacrée à l'histoire de la finance. Ce sous-chapitre retrace l'histoire du financement des entreprises et des organisations marchandes : formes juridiques de la société commerciale, émergence de l'action et de la dette d'entreprise, gouvernance financière, jusqu'aux grands groupes africains contemporains.
Sommaire
- Introduction - I. Antiquité — la société commerciale avant la société par actions - II. Moyen Âge — commandites, guildes et compagnies à charte naissantes - III. Époque contemporaine — de la VOC aux groupes panafricains - IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles - V. Synthèse méthode Sankofa - Bibliographie
Introduction
Le 20 mars 1602, les États généraux des Provinces-Unies accordent une charte à une nouvelle entité commerciale, la Vereenigde Oostindische Compagnie (VOC, Compagnie néerlandaise des Indes orientales), qui fusionne plusieurs compagnies rivales de commerce avec l'Asie. L'événement est généralement présenté par l'historiographie financière anglo-saxonne comme la naissance de la première société par actions cotée en bourse de l'histoire : le capital de la VOC est ouvert par souscription publique à tout habitant des Provinces-Unies, ses parts sont transférables, et une bourse formelle se constitue à Amsterdam dès 1611 pour en organiser l'échange secondaire. Ce moment de 1602 sert commodément de repère, mais il ne doit pas faire oublier deux choses que cet article se propose de documenter avec précision.
D'une part, la VOC n'invente pas la société commerciale : des formes juridiques de mise en commun de capitaux et de partage des profits et des risques existent depuis l'Antiquité romaine (la societas) et se perfectionnent au Moyen Âge, aussi bien en Méditerranée qu'en terre d'Islam (le qirad) qu'en Afrique de l'Ouest (les réseaux de crédit relationnel wangara/dyula) — ces deux derniers instruments ayant déjà été traités en détail dans le premier sous-chapitre de cette série, « Origine et naissance » (rubrique Finance), auquel on renverra le lecteur sans dupliquer l'analyse ici. D'autre part, même la préséance de la VOC comme société par actions au sens strict est elle-même discutée : des parts transférables d'une exploitation minière suédoise, la Stora Kopparberg (actuel Falun, Suède), sont attestées dès 1288, avec une charte royale confirmant son statut collectif accordée en 1347 par le roi Magnus IV de Suède — sans toutefois que cette entité minière n'ait jamais connu de marché secondaire organisé ni d'appel public à l'épargne comparable à celui de la VOC. La distinction entre « première société dont des parts sont attestées par écrit » et « première société par actions cotée sur un marché secondaire organisé et ouvert au public » n'est donc pas anodine : les deux affirmations sont vraies, mais elles ne répondent pas à la même question, et les confondre produirait une fausse impression de simplicité historique.
Cet article retrace cette histoire longue : la société commerciale de l'Antiquité romaine, les instruments de financement collectif du Moyen Âge, l'essor des compagnies à charte des XVIe et XVIIe siècles, la généralisation de la responsabilité limitée au XIXe siècle britannique, le rôle trouble des compagnies à charte coloniales en Afrique, la formalisation académique de la théorie de la structure du capital au XXe siècle, la naissance du capital-risque institutionnel aux États-Unis, et enfin l'essor contemporain des grands groupes industriels et financiers africains — Dangote Group, MTN Group, Sonatrach, Ecobank, Naspers — et de leurs modes de financement, sans occulter le fossé de financement qui continue de peser sur l'écrasante majorité des petites et moyennes entreprises du continent.
I. Antiquité — la société commerciale avant la société par actions
1.1 La societas romaine : un contrat civil, ancêtre lointain de la société commerciale
Le droit romain ne connaît pas de société commerciale au sens moderne — une personne morale distincte de ses membres, dotée d'un patrimoine propre et d'une responsabilité limitée de ses associés. Il connaît en revanche, depuis la République romaine (période s'étendant conventionnellement de 509 avant notre ère à 27 avant notre ère), un contrat consensuel appelé societas, par lequel plusieurs personnes mettent en commun des biens ou une activité en vue d'un profit partagé. Ce contrat est de nature purement civile : il ne crée aucune personnalité juridique distincte des associés, et les engagements pris par l'un d'eux n'obligent en principe que lui-même vis-à-vis des tiers, à charge pour ses coassociés de lui en rendre compte en interne selon leur part convenue. Les juristes du droit romain distinguent notamment la societas omnium bonorum, où les associés mettent en commun l'intégralité de leur patrimoine (souvent entre héritiers restés en indivision), et la societas unius negotiationis ou societas alicuius negotiationis, limitée à une activité économique déterminée — ancêtre conceptuel plus proche de l'entreprise commerciale au sens où on l'entend aujourd'hui.
Une exception notable à ce cadre strictement contractuel et personnel mérite d'être signalée avec précision, car elle constitue l'un des rares précédents antiques d'une organisation collective de capitaux dotée d'une forme de continuité institutionnelle : les societates publicanorum, ou sociétés de publicains. Ces associations privées de citoyens romains, actives dès la fin de la République (documentées de façon continue à partir du IIIe siècle avant notre ère, avec un développement majeur après la Deuxième Guerre punique, achevée en 201 avant notre ère), se voyaient confier par l'État romain, par adjudication publique, la perception des impôts provinciaux (le portorium, droits de douane, et la dîme sur les récoltes dans certaines provinces), l'exploitation de mines publiques, ou la réalisation de grands travaux publics (construction de routes, d'aqueducs, de temples). Certaines de ces sociétés, en particulier celles chargées de la perception fiscale dans les provinces d'Asie (actuelle Turquie occidentale), levaient des capitaux importants auprès de nombreux investisseurs romains, au point que certains historiens du droit y voient une forme, encore rudimentaire et sans personnalité morale pleinement reconnue, de participation financière proche de l'actionnariat — sans qu'il faille pour autant y voir un équivalent fonctionnel complet de la société par actions moderne : la continuité de ces sociétés dépendait du renouvellement de l'adjudication publique, non d'une existence juridique autonome et perpétuelle.
Il n'existe pas, à notre connaissance, de document primaire nommant un « premier » fondateur individuel de la societas romaine en tant qu'institution juridique : il s'agit d'une catégorie contractuelle codifiée progressivement par la jurisprudence et les juristes romains (dont les écrits nous sont surtout connus à travers le Digeste, compilation d'extraits juridiques commandée par l'empereur byzantin Justinien Ier et publiée en 533 de notre ère, soit plusieurs siècles après l'apogée de la pratique elle-même), plutôt que d'une invention datable et attribuable à une personne précise. Cette absence d'un nom propre fondateur, à la différence de cas mieux documentés traités dans d'autres articles de cette série (comme le comptable Kushim pour la comptabilité antique), doit être signalée honnêtement plutôt que comblée par une attribution artificielle.
1.2 Une remarque de méthode sur la comparaison des civilisations commerciales anciennes
Il convient de noter, en application de la règle de rigueur chronologique qui gouverne cette série d'articles, qu'il n'existe pas de base documentaire permettant d'affirmer une antériorité absolue de la société commerciale romaine sur des formes de partenariat commercial existant ailleurs dans le monde antique à la même période — par exemple les contrats de partenariat commercial mésopotamiens antérieurs (les tablettes de la maison Egibi, à Babylone, actuel Irak, documentent des contrats de société commerciale sur la période néo-babylonienne et achéménide, entre environ 600 et 482 avant notre ère, comme le détaille l'article « Origine et naissance » de cette même série) ou les formes de partenariat commercial attestées dans le monde indien ancien (la śreni, association de marchands ou d'artisans documentée dans des textes juridiques indiens dès le dernier tiers du premier millénaire avant notre ère, bien que les datations précises de ces textes restent débattues parmi les spécialistes). Cette comparaison n'a pas vocation à établir un classement de priorité civilisationnelle, mais à montrer que la mise en commun de capitaux à des fins commerciales est une réponse récurrente, apparue de façon indépendante dans plusieurs foyers de civilisation ancienne, à un problème économique universel : comment répartir le risque et le profit d'une entreprise trop vaste ou trop périlleuse pour un seul individu.
II. Moyen Âge — commandites, guildes et compagnies à charte naissantes
2.1 La commandite méditerranéenne et le crédit relationnel ouest-africain : un rappel bref
Deux instruments majeurs de financement collectif du Moyen Âge ont déjà fait l'objet d'un traitement approfondi dans le premier sous-chapitre de cette série, « Origine et naissance » (rubrique Finance), auquel on renvoie pour le détail : le qirad (ou mudaraba) du monde islamique médiéval, contrat associant un bailleur de capital et un agent commerçant selon un partage de profit convenu à l'avance, et son analogue européen la commenda, apparue dans les cités-États maritimes italiennes (Gênes, Venise, actuelle Italie) aux XIIe et XIIIe siècles, sans que les historiens ne puissent trancher avec certitude s'il s'agit d'une transmission directe ou d'une évolution parallèle — débat non résolu qu'il convient de rapporter comme tel plutôt que de trancher artificiellement. De même, les réseaux marchands ouest-africains wangara (ou dyula), actifs dans le commerce transrégional de l'or et de la kola entre le Sahel et la zone forestière (actuels Ghana, Côte d'Ivoire, Mali, Burkina Faso) sous les empires du Ghana, du Mali puis du Songhaï, ont été décrits dans ce même article comme reposant sur un système de crédit relationnel fondé sur la confiance personnelle, la parenté et l'appartenance à un réseau commercial partagé, plutôt que sur des instruments écrits négociables à un tiers comparables à la lettre de change islamique ou européenne — une différence structurelle entre modes de financement du commerce à longue distance qui mérite d'être gardée à l'esprit tout au long de cet article, car elle éclaire la diversité des trajectoires historiques vers la finance d'entreprise moderne.
Ce qui intéresse spécifiquement le présent sous-chapitre, consacré à la structure juridique et financière de l'entreprise plutôt qu'aux instruments de crédit en général, c'est que la commenda constitue le premier instrument bien documenté combinant deux traits caractéristiques de la société de capitaux moderne : la limitation du risque de l'apporteur de capital passif (le commendator), qui ne perd que sa mise en cas d'échec du voyage commercial et n'est pas engagé sur son patrimoine personnel au-delà, et la séparation entre celui qui finance et celui qui gère l'affaire au quotidien (le tractator), embryon de la distinction moderne entre actionnaire et dirigeant qui deviendra, plusieurs siècles plus tard, au cœur des débats de gouvernance d'entreprise traités en section IV du présent article.
2.2 Les guildes marchandes et compagnies à charte naissantes en Europe (XIIe-XVIe siècle)
En Europe du Nord, à partir du XIIe siècle, des associations de marchands se structurent en guildes dotées de privilèges commerciaux, de règles internes de discipline collective et, dans certains cas, de capacités de représentation juridique collective auprès des pouvoirs locaux. La Ligue hanséatique (ou Hanse), réseau de villes marchandes d'Europe du Nord dont l'activité coordonnée est attestée dès le milieu du XIIIe siècle (avec une première assemblée générale documentée en 1356 à Lübeck, actuelle Allemagne), constitue un exemple majeur de coordination commerciale de grande échelle antérieur à la société par actions, mais elle repose sur une fédération de villes et de marchands individuels plutôt que sur une société de capitaux unique dotée d'un capital social commun.
C'est en Angleterre que se développe, à partir du milieu du XVIe siècle, le modèle de la compagnie à charte qui préfigure directement les grandes compagnies coloniales du siècle suivant. La Muscovy Company (Compagnie de Moscovie), fondée à Londres autour de 1551 par les explorateurs Richard Chancellor, Sebastian Cabot et Sir Hugh Willoughby, obtient sa charte royale par lettres patentes le 6 février 1555, sous le nom initial de Company of Merchant Adventurers to New Lands. Elle se voit accorder un monopole du commerce entre l'Angleterre et le tsarat de Russie, monopole qui subsiste jusqu'en 1698. Elle est considérée par plusieurs historiens économiques comme la première grande compagnie à charte anglaise organisée sur un principe de capital en commun (joint stock), même si, dans ses premières décennies, ce capital est souvent reconstitué voyage par voyage plutôt que maintenu de façon permanente — une pratique qui ne deviendra la norme qu'avec les grandes compagnies des Indes orientales du siècle suivant.
III. Époque contemporaine — de la VOC aux groupes panafricains
3.1 Les compagnies des Indes orientales : capital permanent, responsabilité et premières bourses (1600-1664)
La Compagnie britannique des Indes orientales (East India Company) est fondée par charte royale de la reine Élisabeth Ire d'Angleterre, accordée le 31 décembre 1600, sous l'impulsion d'un groupe de marchands londoniens dirigé par Sir Thomas Smythe, son premier gouverneur. La charte lui confère, pour une durée initiale de quinze ans, le monopole du commerce anglais à l'est du cap de Bonne-Espérance. Dans ses premières décennies, le capital de la Compagnie est levé voyage par voyage — chaque expédition maritime vers l'Asie fait l'objet d'une souscription séparée, close à son retour — et ce n'est qu'à partir de 1657, sous une charte renouvelée par Oliver Cromwell, que la Compagnie adopte un capital permanent (permanent joint stock), ses actionnaires devenant propriétaires de parts dans une entreprise continue plutôt que dans une expédition ponctuelle. Cette évolution — du financement par projet au capital permanent — constitue une étape décisive, quoique moins souvent mise en avant que la date de fondation de 1600 elle-même, dans l'histoire de la société de capitaux durable.
La Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), fondée le 20 mars 1602 par charte des États généraux des Provinces-Unies, adopte d'emblée un modèle différent et, à plusieurs égards, plus abouti : un capital permanent fixé dès l'origine (environ 6,4 millions de florins, somme considérable pour l'époque), levé par souscription publique ouverte à tout résident des Provinces-Unies (marchands, artisans, domestiques), organisé en six chambres régionales (dont celle d'Amsterdam, la plus importante) et structuré autour d'un octroi étatique de vingt et un ans renouvelable, lui conférant un monopole du commerce asiatique ainsi que des prérogatives quasi étatiques (le droit de conclure des traités, de battre monnaie, de lever des troupes et de fonder des colonies). Les parts de la VOC sont transférables entre investisseurs, ce qui donne rapidement naissance à un marché secondaire informel, puis, en 1611, à une bourse formelle à Amsterdam où se négocient ces titres — considérée par de nombreux historiens économiques comme la première bourse de valeurs au monde organisée autour d'un titre de société permanente coté en continu. C'est cette combinaison — capital permanent, souscription publique large, transférabilité des parts et marché secondaire organisé — qui fonde, chez la plupart des historiens financiers occidentaux, la qualification de la VOC comme « première société par actions cotée » au sens plein du terme, la distinguant du précédent suédois plus ancien mais dépourvu de marché secondaire organisé (Stora Kopparberg, 1288, voir introduction), ainsi que des compagnies anglaises antérieures fonctionnant par souscriptions successives non permanentes.
La France suit avec un temps de retard sensible : la Compagnie française des Indes orientales est créée le 27 août 1664 à l'initiative de Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances du roi Louis XIV, avec un monopole de commerce de cinquante ans au-delà du cap de Bonne-Espérance. Sa gouvernance associe une chambre générale de douze directeurs à Paris et quatre bureaux provinciaux (Bordeaux, Nantes, Lyon, Rouen), mais elle reste, à la différence de la VOC, plus étroitement contrôlée par l'État et moins portée par une souscription populaire large — une différence de conception qui reflète des styles de mercantilisme d'État distincts entre les deux puissances européennes.
3.2 L'affaire de la South Sea Company et le Bubble Act de 1720 : la première grande régulation de la société par actions
La croissance rapide des compagnies à charte et la spéculation qu'elle engendre culminent dans l'un des premiers krachs financiers documentés d'une société par actions cotée : la South Sea Company, fondée en 1711 en Angleterre avec un privilège de commerce dans les mers du Sud et une mission de conversion de la dette publique britannique en actions de la compagnie, voit le cours de son titre s'envoler de façon spéculative au cours de l'année 1720, avant de s'effondrer brutalement à l'automne de la même année, ruinant de nombreux investisseurs, dont des membres de l'aristocratie et, selon une anecdote souvent rapportée par les historiens économiques, le physicien Isaac Newton lui-même. En réaction — et, selon plusieurs travaux d'histoire économique, à l'initiative même de la South Sea Company soucieuse d'écarter la concurrence de sociétés rivales non autorisées plutôt que par seule prudence réglementaire — le Parlement britannique adopte en juin 1720 le Bubble Act, qui interdit la constitution de toute société par actions sans charte royale ou loi du Parlement l'autorisant expressément. Cette loi, longtemps interprétée comme un frein délibéré à la diffusion de la société de capitaux, freine en effet durablement la création de nouvelles sociétés par actions en Grande-Bretagne pendant tout le reste du XVIIIe siècle et une partie du XIXe siècle, jusqu'à son abrogation en 1825.
3.3 La généralisation de la responsabilité limitée : Royaume-Uni, 1844-1856
Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour que le Royaume-Uni se dote d'un cadre légal permettant la création aisée de sociétés par actions dotées d'une personnalité juridique propre et, surtout, d'une responsabilité limitée généralisée à toute société qui le souhaite — et non plus réservée aux seules compagnies bénéficiaires d'une charte royale individuelle. Le Joint Stock Companies Act 1844 ouvre une première étape : il crée une procédure d'enregistrement administratif simple permettant à des groupes d'investisseurs de constituer une société dotée de la personnalité morale, mais sans leur accorder encore la responsabilité limitée — les associés demeurent, à ce stade, responsables sur leur patrimoine personnel des dettes de la société. C'est le Limited Liability Act 1855, ayant reçu la sanction royale le 14 août 1855, qui introduit pour la première fois en droit britannique le principe de responsabilité limitée pour les actionnaires de sociétés de plus de vingt-cinq membres. L'année suivante, le Joint Stock Companies Act 1856, sanctionné le 14 juillet 1856, consolide et simplifie l'ensemble : il permet à tout groupe de sept personnes de constituer, par simple enregistrement administratif, une société dotée de la personnalité juridique et de la responsabilité limitée, sans qu'un acte du Parlement individuel ne soit plus nécessaire. Cette loi de 1856 est considérée par l'historiographie du droit des sociétés britannique comme le texte fondateur du droit moderne des sociétés au Royaume-Uni ; près de 25 000 sociétés à responsabilité limitée sont enregistrées entre 1856 et 1862, signe de l'appétit du monde des affaires britannique pour cette nouvelle forme juridique dès qu'elle devient accessible sans lourdeur bureaucratique. Le principe est consolidé quelques décennies plus tard par la jurisprudence, notamment l'arrêt de la Chambre des Lords Salomon v. A. Salomon and Co Ltd (1897), qui confirme la séparation stricte entre la personnalité de la société et celle de ses actionnaires, même dans le cas d'une société unipersonnelle de fait.
3.4 Les compagnies à charte coloniales en Afrique : capital privé et souveraineté déléguée (1886-1889)
La dernière phase du modèle de la compagnie à charte connaît une résurgence marquante lors de la colonisation européenne de l'Afrique, dans le dernier tiers du XIXe siècle, immédiatement après la Conférence de Berlin (1884-1885) qui organise le partage du continent entre puissances européennes. Trois cas illustrent la manière dont des sociétés commerciales privées, dotées de capitaux levés en Europe, se voient déléguer par charte royale ou concession étatique des prérogatives quasi souveraines — administration territoriale, levée de troupes, conclusion de traités avec les autorités locales — en échange de l'exploitation économique des territoires concernés, préfigurant ainsi une forme extrême de gouvernance d'entreprise où l'objectif de rentabilité actionnariale se confond directement avec l'exercice du pouvoir politique.
La Royal Niger Company obtient sa charte royale britannique en juillet 1886, à l'issue d'un processus engagé dès mai de la même année. Elle prend la suite de la National African Company, fondée en 1882 par le marchand et administrateur colonial britannique Sir George Dashwood Taubman Goldie (1846-1925), qui avait mené depuis le début des années 1880 une politique agressive d'élimination de la concurrence commerciale française sur le bas Niger. La charte autorise la compagnie à administrer le delta du Niger et les rives des fleuves Niger et Bénoué (actuel Nigeria), lui conférant un pouvoir de fait sur un vaste territoire jusqu'à la révocation de sa charte en 1899, année où l'administration de ces territoires est transférée à la Couronne britannique — un épisode documenté notamment par les débats du Parlement britannique de l'époque (Chambre des communes, séance du 3 juillet 1899), qui évoquent le rachat des droits de la compagnie pour la somme de 865 000 livres sterling.
La Compagnie du Katanga est fondée en 1891 à l'initiative du roi des Belges Léopold II, souverain personnel de l'État indépendant du Congo (actuelle République démocratique du Congo), en association avec la Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie (CCCI) et un groupe d'investisseurs britanniques. Selon les accords de mars 1891 puis de mai 1896, elle obtient en contrepartie de l'occupation et de la mise en valeur du Katanga la pleine propriété d'un tiers des terres de la province ainsi qu'une licence de quatre-vingt-dix-neuf ans pour l'exploitation de ses ressources minières — la découverte de gisements de cuivre considérables conduisant en 1899 à la création d'un organisme conjoint avec l'État, le Comité spécial du Katanga (CSK), doté de sa propre force de police. Cet épisode illustre, dans un contexte plus explicitement personnel encore que celui des chartes britanniques, la fusion entre capital privé actionnarial et souveraineté territoriale déléguée.
La British South Africa Company (BSAC) est fondée par le magnat minier et homme politique britannique Cecil John Rhodes (1853-1902), qui obtient sa charte royale le 13 juillet 1889, avec mandat de développer et de coloniser les territoires situés entre les fleuves Limpopo et Zambèze — territoires bientôt nommés « Rhodésie » en l'honneur de son fondateur, correspondant aux actuels Zimbabwe et Zambie. La charte, initialement accordée pour vingt-cinq ans et prolongée de dix ans en 1915, autorise la compagnie à négocier des traités, établir des lois, maintenir l'ordre et gérer les ressources minières au bénéfice de ses actionnaires britanniques ; en quelques années, la BSAC annexe l'essentiel du territoire du Zimbabwe actuel puis étend son influence sur la Zambie et le Malawi actuels par voie de traités avec des chefs locaux. Ces trois cas — Royal Niger Company, Compagnie du Katanga, British South Africa Company — ne sont pas des anomalies isolées mais un modèle récurrent du dernier tiers du XIXe siècle, par lequel la finance d'entreprise européenne s'est trouvée directement instrumentalisée dans la conquête et l'exploitation économique du continent africain, un aspect que l'historiographie africaniste contemporaine (voir bibliographie) analyse comme une forme de « colonisation par actionnariat interposé », c'est-à-dire une délégation par l'État européen à des intérêts privés du coût et du risque initial de la conquête, en échange d'un partage ultérieur des bénéfices économiques et, souvent, d'une reprise en main étatique une fois le territoire pacifié et rentabilisé (cas de la Royal Niger Company en 1899).
3.5 Berle et Means (1932) : la séparation de la propriété et du contrôle comme problème de gouvernance
Au tournant des années 1930, aux États-Unis, l'essor spectaculaire de très grandes sociétés cotées à l'actionnariat extrêmement dispersé conduit les juristes Adolf Berle et Gardiner Means à formuler, dans leur ouvrage The Modern Corporation and Private Property publié en 1932, l'analyse qui deviendra la pierre angulaire de toute la réflexion ultérieure sur la gouvernance d'entreprise : ils documentent empiriquement que, dans les grandes sociétés cotées américaines des années 1920, les actionnaires sont devenus si nombreux et dispersés qu'ils ne sont plus en mesure d'exercer un contrôle effectif sur les dirigeants qu'ils sont censés employer, ouvrant la voie à un conflit d'intérêts structurel entre les gestionnaires, qui contrôlent l'entreprise au quotidien, et les propriétaires légaux du capital, qui n'en contrôlent plus l'usage effectif. Cette observation — la « séparation de la propriété et du contrôle » — fonde ce que la littérature économique et juridique désignera plus tard sous le nom de « problème d'agence » entre actionnaires (le principal) et dirigeants (l'agent), et alimente cinquante ans de recherche académique ultérieure sur les mécanismes destinés à discipliner les dirigeants dans l'intérêt des actionnaires (conseils d'administration indépendants, rémunération indexée sur la performance, marché du contrôle des entreprises par prise de participation hostile). Il faut noter que cette préoccupation n'est pas propre au XXe siècle : dès 1776, dans son ouvrage Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, l'économiste écossais Adam Smith avait déjà relevé, dans son cinquième livre consacré aux dépenses de l'État, que les dirigeants de sociétés par actions, gérant l'argent d'autrui plutôt que le leur propre, ne sauraient être attendus d'y apporter la même vigilance qu'à leurs affaires personnelles — anticipation frappante, formulée un siè8cle et demi avant Berle et Means, du même problème de gouvernance fondamental.
3.6 Modigliani-Miller (1958) : un bref rappel de la théorie de la structure du capital
La théorie académique moderne de la structure du capital des entreprises — c'est-à-dire la question de savoir si, et dans quelle mesure, le choix entre financement par fonds propres (actions) et financement par dette affecte la valeur de l'entreprise — a été traitée en détail dans le sous-chapitre « Origine et naissance » de cette même série. On en rappelle ici seulement le repère chronologique central pour la cohérence de cet article consacré spécifiquement au financement des entreprises : les économistes Franco Modigliani et Merton Miller publient en juin 1958, dans l'American Economic Review, leur article fondateur « The Cost of Capital, Corporation Finance and the Theory of Investment », qui démontre que, sous un ensemble d'hypothèses simplificatrices (absence de fiscalité, de coûts de transaction, marchés parfaitement efficients), la valeur d'une entreprise est indépendante de sa structure de financement — un résultat théorique qui, en creusant précisément les conditions de sa propre invalidité (fiscalité réelle favorisant la dette, coûts de faillite, asymétries d'information), a structuré l'essentiel de la recherche ultérieure en finance d'entreprise sur les déterminants réels des choix de financement des sociétés.
3.7 La naissance du capital-risque institutionnel : l'American Research and Development Corporation (1946)
Le financement des jeunes entreprises innovantes par des apporteurs de capitaux professionnels et institutionnels — le capital-risque au sens moderne — trouve son origine généralement datée aux États-Unis, dans l'immédiat après-guerre. L'American Research and Development Corporation (ARDC ou ARD) est fondée à Boston en 1946, à l'initiative conjointe du président du Massachusetts Institute of Technology (MIT), Karl Compton, et du président de la Federal Reserve Bank de Boston, Ralph Flanders, convaincus qu'un fonds dédié au financement d'entreprises technologiques nouvelles pourrait enrayer le déclin industriel de la Nouvelle-Angleterre. Le Français Georges Doriot (1899-1987), professeur à la Harvard Business School, en devient le président et reste durablement associé à cette entreprise au point d'être couramment désigné comme le « père du capital-risque » (father of venture capital) par l'historiographie du secteur. L'ARDC se distingue des structures de financement antérieures — fortunes familiales individuelles investissant de façon informelle dans de jeunes entreprises — par le fait qu'elle lève des capitaux auprès d'investisseurs institutionnels et organise une sélection et un suivi professionnels des participations, finançant en tout plus d'une centaine de jeunes entreprises au cours de son existence, dont certaines connaîtront un succès retentissant. Ce modèle américain de capital-risque institutionnel ne trouvera d'équivalent significatif sur le continent africain que des décennies plus tard, avec l'essor plus tardif encore du capital-investissement panafricain traité en section IV.
3.8 Les bourses de valeurs africaines et le financement des grands groupes du continent
Le financement par appel public à l'épargne des entreprises africaines suppose l'existence de marchés boursiers organisés, dont l'histoire sur le continent est nettement plus ancienne qu'on ne le suppose parfois, tout en restant en réalité tardive par rapport aux places européennes. La Bourse de Johannesburg (Johannesburg Stock Exchange, JSE), en Afrique du Sud, est fondée le 8 novembre 1887 par le courtier Benjamin Wollan, treize mois seulement après la découverte des gisements aurifères du Witwatersrand en 1886, avec pour vocation initiale de fournir aux compagnies minières un accès à des capitaux pour exploiter la ruée vers l'or naissante ; elle demeure aujourd'hui la plus importante bourse du continent africain par capitalisation. Sur la côte occidentale, la Bourse de Lagos (Lagos Stock Exchange, ancêtre de l'actuelle Nigerian Exchange, NGX) est fondée le 15 septembre 1960 et commence ses opérations effectives le 25 août 1961, avec dix-neuf valeurs cotées initialement — elle est rebaptisée Nigerian Stock Exchange en décembre 1977. Enfin, à l'échelle sous-régionale, huit États membres de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA — Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo) créent en commun la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM), constituée en société anonyme de droit privé le 18 décembre 1996 à Cotonou (actuel Bénin) et effectivement opérationnelle depuis Abidjan (actuelle Côte d'Ivoire) à partir du 16 septembre 1998 — une innovation institutionnelle notable en ce qu'elle mutualise, entre plusieurs États souverains partageant une monnaie commune, une infrastructure boursière unique plutôt que de dupliquer des bourses nationales de taille réduite.
C'est sur ce paysage boursier progressivement constitué que se financent, au tournant du XXIe siècle, plusieurs des plus grands groupes industriels et financiers africains contemporains, dont les trajectoires illustrent des modèles de financement d'entreprise très divers.
Le Dangote Group, conglomérat industriel nigérian fondé en mai 1981 par l'homme d'affaires Aliko Dangote à Lagos, s'est développé d'abord par croissance organique et réinvestissement des profits commerciaux, avant de recourir massivement, à partir des années 2000, à l'introduction en bourse de ses filiales sur la Bourse de Lagos (Dangote Cement, Dangote Sugar Refinery, NASCON Allied Industries), Dangote Cement devenant l'une des plus importantes capitalisations boursières du pays. Sa raffinerie pétrolière, dont le coût de construction est estimé à environ vingt milliards de dollars, a levé 2,5 milliards de dollars auprès d'investisseurs privés avant d'engager, en 2026, le processus d'une introduction en bourse à la Bourse de Lagos visant environ cinq milliards de dollars — une opération présentée par plusieurs analystes financiers comme potentiellement la plus importante introduction en bourse de l'histoire du continent africain.
MTN Group, opérateur panafricain de télécommunications sud-africain, est fondé en 1994 sous le nom initial de « M-Cell » par un consortium d'investisseurs sud-africains ayant remporté une licence de téléphonie mobile, avec un lancement commercial de ses services le 1er juin 1994. Une première cotation partielle intervient en 1995, avec l'introduction de 25 % de MTN Holdings à la Bourse de Johannesburg, avant une introduction en bourse complète en 2001, année où la société est rebaptisée MTN Group Limited — une trajectoire de financement typique d'une entreprise de réseau à forte intensité capitalistique, qui a ensuite recours à l'appel aux marchés obligataires internationaux pour financer son expansion dans une trentaine de pays africains, moyen-orientaux et asiatiques.
Sonatrach, en Algérie, présente une trajectoire de financement d'entreprise entièrement différente, propre aux économies dirigées par la puissance publique. La société est créée par décret gouvernemental le 31 décembre 1963, sous le nom de Société nationale de transport et de commercialisation des hydrocarbures, un an après l'indépendance de l'Algérie ; son rôle s'élargit progressivement jusqu'à la nationalisation complète des hydrocarbures algériens, annoncée le 24 février 1971 par le président Houari Boumédiène, qui fait de Sonatrach l'opérateur exclusif de la recherche, production, transport et commercialisation des hydrocarbures du pays — l'Algérie devenant, selon plusieurs historiens de l'énergie, le deuxième pays de l'histoire de l'industrie pétrolière mondiale (après le Mexique en 1938) à mener à bien une nationalisation complète de ses ressources en hydrocarbures. Le financement de Sonatrach repose alors, et encore largement aujourd'hui, sur les revenus d'exportation d'hydrocarbures réinvestis par l'État actionnaire unique, plutôt que sur l'appel public à l'épargne — un contre-exemple utile aux trajectoires de cotation boursière des autres groupes cités dans cette section.
Ecobank Transnational Incorporated (ETI) illustre pour sa part une trajectoire de financement bancaire délibérément panafricaine dès l'origine. Le groupe est fondé le 3 octobre 1985 à Lomé (Togo), à l'initiative de soixante-dix actionnaires fondateurs issus de dix États membres de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), parmi lesquels le Togolais Gervais Djondo, avec un capital de départ de cent millions de dollars — l'ambition affichée étant, selon les mots mêmes de ses fondateurs, de créer une banque panafricaine « par nous et pour nous » capable de financer le secteur privé et l'intégration économique régionale plutôt que de dépendre des réseaux bancaires hérités de la période coloniale. Le groupe entame son expansion régionale dès 1988 et opère aujourd'hui dans une trentaine de pays africains, se finançant par une combinaison de capital actionnarial coté sur plusieurs bourses ouest-africaines (dont la BRVM et la Bourse de Lagos) et de ressources de marché interbancaire.
Enfin, Naspers, entreprise sud-africaine devenue l'une des plus importantes capitalisations boursières du continent, offre une trajectoire singulière et documentée de transformation d'entreprise sur plus d'un siècle. Fondée le 12 mai 1915 au Cap sous le nom de Die Nasionale Pers par les nationalistes afrikaners Pieter Malan, Fred Dormehl et Willie Hofmeyr, dans le but explicite de promouvoir la presse et le nationalisme afrikaners, l'entreprise est restée étroitement associée, pendant l'essentiel du XXe siècle, au régime de l'apartheid, dont elle a soutenu la propagande par ses titres de presse. Sa transformation en géant technologique mondial intervient sous la direction de Koos Bekker, devenu directeur général en 1997, période au cours de laquelle la capitalisation boursière du groupe passe d'environ 1,2 milliard à 45 milliards de dollars en quinze ans, portée notamment par un investissement précoce et devenu emblématique dans l'entreprise chinoise Tencent — un cas souvent cité dans les écoles de commerce comme un exemple extrême de création de valeur actionnariale par diversification internationale, mais dont l'histoire fondatrice liée à l'apartheid continue de faire l'objet d'un débat public non tranché en Afrique du Sud sur la responsabilité historique des grandes entreprises sud-africaines.
IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles
4.1 La financiarisation des entreprises non financières : un débat documenté
Depuis les années 1980, un courant de recherche en économie politique et en sociologie économique, souvent regroupé sous le terme de « financiarisation », documente une transformation du comportement des grandes entreprises non financières (industrielles, commerciales), qui consacreraient une part croissante de leurs profits et de leur attention managériale à des opérations financières (rachats d'actions, versement de dividendes, gestion de trésorerie sophistiquée, filiales financières internes) plutôt qu'à l'investissement productif de long terme. Ce débat, largement documenté pour les économies occidentales — notamment américaine et britannique — depuis les travaux fondateurs des années 1990 et 2000, reste plus fragmentaire concernant l'Afrique subsaharienne, où la littérature académique observe plutôt, dans plusieurs travaux de sciences politiques et d'économie du développement publiés en langue française (voir bibliographie), une financiarisation portée moins par les entreprises industrielles locales elles-mêmes que par l'essor du capital-investissement international comme instrument des politiques publiques de développement — une nuance importante qui distingue la trajectoire africaine de la trajectoire nord-atlantique généralement décrite dans la littérature fondatrice sur la financiarisation.
4.2 Le fossé de financement des petites et moyennes entreprises africaines
L'un des enjeux les mieux documentés de la finance d'entreprise contemporaine en Afrique est le déficit persistant d'accès au financement pour les petites et moyennes entreprises (PME), qui représentent pourtant, selon les données de la Banque mondiale, près de 90 % des entreprises d'Afrique subsaharienne et environ 38 % du produit intérieur brut régional. La Société financière internationale (IFC), filiale de la Banque mondiale dédiée au secteur privé, estimait avant la pandémie de Covid-19 ce déficit de financement des PME africaines à environ 331 milliards de dollars par an, une projection actualisée évoquant un dépassement possible de 400 milliards de dollars par an à l'horizon 2030. Le Rapport du Groupe de la Banque mondiale sur les lacunes de financement des micro, petites et moyennes entreprises (MSME Finance Gap Report) documente par ailleurs des taux élevés de difficulté d'accès au crédit bancaire ou à une ligne de crédit dans plusieurs pays ouest-africains — de l'ordre de 63 % des MPME interrogées au Sénégal et 57 % en Côte d'Ivoire selon les données les plus récentes disponibles. Ce déficit de financement, largement documenté par les institutions internationales, alimente la persistance de circuits de financement informels et communautaires — tontines, associations rotatives d'épargne et de crédit — déjà traités dans l'article « Histoire de l'économie dite informelle » de cette même rédaction, qui continuent de jouer, pour une écrasante majorité de très petites entreprises africaines, un rôle de substitut au système bancaire et boursier formel plutôt que le rôle marginal qui leur est parfois attribué dans une lecture univoquement centrée sur la finance formelle.
4.3 Le capital-investissement en Afrique : une industrie récente et encore modeste à l'échelle mondiale
Le capital-investissement (private equity) — financement d'entreprises non cotées par prise de participation, avec une perspective de sortie à moyen terme — se développe en Afrique de façon nettement plus tardive qu'aux États-Unis. Le mouvement démarre en Afrique du Sud dès les années 1990, porté d'abord par la restructuration de grands conglomérats hérités de l'apartheid, puis par les programmes de « Black Economic Empowerment » (BEE) visant à élargir la participation économique de la population noire sud-africaine dans le capital des entreprises. La professionnalisation du secteur à l'échelle du continent est marquée par la création de deux associations professionnelles de référence : la Southern African Venture Capital and Private Equity Association (SAVCA), fondée en Afrique australe en 1998, puis l'African Private Equity and Venture Capital Association (AVCA), organisme panafricain de référence pour le secteur, fondé en 2000 et regroupant aujourd'hui plus de cent trente membres. Malgré cette structuration institutionnelle croissante et le développement, au cours des deux dernières décennies, de critères de gouvernance environnementale, sociale et de gestion (ESG) présentés par les gestionnaires de fonds panafricains comme partie intégrante de leur création de valeur, la part de l'Afrique dans le capital-investissement mondial demeure, selon les données disponibles les plus récentes, inférieure à 1,5 % en volume et en nombre de transactions — un rappel utile de l'échelle encore modeste de cette industrie à l'échelle globale, malgré sa croissance rapide en valeur relative sur le continent lui-même.
4.4 Gouvernance d'entreprise : un chantier institutionnel encore inégal sur le continent
La qualité de la gouvernance d'entreprise — indépendance des conseils d'administration, protection des actionnaires minoritaires, transparence de l'information financière, séparation des fonctions de direction générale et de présidence du conseil — constitue un enjeu documenté comme déterminant pour l'accès des entreprises africaines aux marchés de capitaux internationaux, les investisseurs institutionnels étrangers exigeant des standards de gouvernance alignés sur les référentiels internationaux (tels que les principes de gouvernement d'entreprise de l'Organisation de coopération et de développement économiques, régulièrement révisés depuis leur première publication en 1999) avant d'engager des capitaux significatifs. Plusieurs bourses africaines, dont la Bourse de Johannesburg avec son code de gouvernance d'entreprise King (dont la première version, le « King Report », est publiée en Afrique du Sud en 1994, avec des révisions ultérieures en 2002, 2009 et 2016), ont développé des cadres de référence spécifiquement adaptés au contexte sud-africain post-apartheid, aujourd'hui considérés par plusieurs spécialistes comme des références pour d'autres marchés africains en développement.
4.5 Futurs possibles : financement climatique, marchés de capitaux régionaux et désintermédiation numérique
Trois tendances structurantes se dessinent pour l'avenir du financement des entreprises africaines. La première est la montée en puissance de la finance verte et des obligations durables (« obligations vertes » ou green bonds) comme instrument de financement d'entreprise, dont le développement sera traité en détail dans le cinquième et dernier sous-chapitre de cette série consacré à la finance verte. La deuxième est l'approfondissement de l'intégration des marchés de capitaux régionaux — la BRVM ouest-africaine servant de modèle potentiellement réplicable pour d'autres zones monétaires régionales du continent, à rebours de la fragmentation actuelle en une multitude de petites bourses nationales de faible liquidité. La troisième est la désintermédiation numérique du financement des petites entreprises, à travers l'essor de plateformes de financement participatif (crowdfunding) et de prêt entre pairs adossées à la téléphonie mobile — un prolongement direct de l'innovation en monnaie mobile déjà traitée dans l'article « Origine et naissance » de cette série (M-Pesa, lancé au Kenya en mars 2007), qui pourrait, selon plusieurs analystes du secteur, contribuer à réduire partiellement le fossé de financement documenté en section 4.2, sans toutefois constituer à ce jour, de l'aveu même des institutions qui promeuvent ces solutions, une réponse suffisante à l'ampleur du déficit de financement structurel des PME africaines.
V. Synthèse méthode Sankofa
L'image simple à retenir
Imaginez une échelle à quatre barreaux, posée sur la longue durée. Au premier barreau, un groupe d'associés romains met en commun des biens pour un projet commercial, mais reste engagé personnellement sur son propre patrimoine si l'affaire tourne mal — pas de filet de sécurité juridique. Au deuxième barreau, à Gênes ou dans le monde islamique médiéval, un marchand voyageur et un bailleur de fonds passif se partagent le profit d'une expédition, mais le bailleur, lui, ne risque que sa mise initiale : la responsabilité limitée fait son apparition, encore ponctuelle, encore limitée à une seule expédition. Au troisième barreau, en 1602 à Amsterdam, cette responsabilité limitée devient permanente et se marie à un capital ouvert au public et négociable sur un marché organisé : naît la société par actions cotée telle qu'on la connaît aujourd'hui, un instrument si puissant qu'il sera aussi, deux siècles et demi plus tard, mis au service de la conquête coloniale de l'Afrique par des compagnies à charte. Au quatrième barreau enfin, aujourd'hui, ce même instrument permet à un groupe comme Ecobank de lever des capitaux sur huit bourses ouest-africaines à la fois, tandis que l'écrasante majorité des petites entreprises du continent, elles, restent en bas de l'échelle, sans accès à aucun de ces barreaux, financées par la tontine du quartier plutôt que par la bourse.
Croquis conceptuel à décrire
Représenter une frise chronologique horizontale allant de gauche à droite, de l'Antiquité romaine à 2026. Au-dessus de la frise, quatre grandes bulles représentant les innovations juridico-financières majeures dans l'ordre chronologique : « societas romaine (responsabilité illimitée) » → « commenda/qirad méditerranéens et islamiques (responsabilité limitée ponctuelle) » → « VOC 1602 (capital permanent + cotation) » → « responsabilité limitée générale, Royaume-Uni 1855-1856 ». En dessous de la frise, une seconde ligne de bulles représentant les usages et déformations de ces instruments sur le terrain africain, en contrepoint direct : « guildes wangara/dyula (crédit relationnel, sans instrument négociable) » sous la période médiévale ; « Royal Niger Company 1886, Compagnie du Katanga 1891, British South Africa Company 1889 (actionnariat au service de la conquête coloniale) » sous la période 1880-1900 ; puis « Ecobank 1985, MTN 1994-2001, Dangote 1981-2026, BRVM 1998, AVCA 2000 (appropriation africaine des instruments de la finance d'entreprise) » sous la période contemporaine, avec une flèche descendante pointant vers une dernière bulle plus large et plus sombre en bas de l'image, intitulée « fossé de financement des PME : environ 331 milliards de dollars par an (IFC) », rappelant que la sophistication croissante des instruments de haut de bilan documentée par cet article coexiste, sur le même continent et à la même époque, avec l'exclusion financière persistante de la majorité des entreprises africaines.
Bibliographie
Sources primaires
- Adam SMITH. An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations. Londres : W. Strahan et T. Cadell, 1776 (édition française de référence : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, traduction Germain Garnier, 1802). - Adolf A. BERLE et Gardiner C. MEANS. The Modern Corporation and Private Property. New York : Macmillan, 1932. - Franco MODIGLIANI et Merton H. MILLER. « The Cost of Capital, Corporation Finance and the Theory of Investment ». American Economic Review, vol. 48, n° 3, juin 1958, p. 261-297. - Charte royale de la reine Élisabeth Ire d'Angleterre constituant la Governor and Company of Merchants of London Trading into the East Indies (Compagnie britannique des Indes orientales), 31 décembre 1600. - Charte des États généraux des Provinces-Unies constituant la Vereenigde Oostindische Compagnie (VOC), 20 mars 1602. - Bubble Act (Royal Exchange and London Assurance Corporation Act), Parlement de Grande-Bretagne, juin 1720. - Limited Liability Act 1855 (18 & 19 Vict. c. 133), Parlement du Royaume-Uni, sanction royale du 14 août 1855. - Joint Stock Companies Act 1856 (19 & 20 Vict. c. 47), Parlement du Royaume-Uni, sanction royale du 14 juillet 1856. - Charte royale britannique constituant la Royal Niger Company, juillet 1886. - Charte royale britannique constituant la British South Africa Company, 13 juillet 1889. - Accords des 12 mars 1891 et mai 1896 entre l'État indépendant du Congo et la Compagnie du Katanga. - Décret gouvernemental algérien du 31 décembre 1963 créant la Société nationale de transport et de commercialisation des hydrocarbures (Sonatrach). - Chambre des Lords du Royaume-Uni. Salomon v. A. Salomon and Co Ltd, arrêt du 16 novembre 1897.
Ouvrages académiques et articles scientifiques
- Brian R. CHEFFINS. « The Rise and Fall (?) of the Berle-Means Corporation ». Seattle University Law Review, 2018. - John ARMOUR et al. « The Berle-Means Corporation in the 21st Century ». Yale Law School Working Paper, 2021. - Ann M. CARLOS et Larry NEAL. « The Micro-Foundations of the Early London Capital Market: Bank of England Shareholders during and after the South Sea Bubble, 1720-25 ». The Economic History Review, vol. 59, n° 3, août 2006, p. 498-538. - Ron HARRIS. « The Bubble Act: Its Passage and Its Effects on Business Organization ». The Journal of Economic History, vol. 54, n° 3, 1994, p. 610-627. - Mariusz LUKASIEWICZ. « From Market to Exchange: Early Regulation and Social Organisation on the Johannesburg Stock Exchange, 1887-1892 ». African Economic History Network, article de recherche en ligne. - Marie MÉNARD-JACOB. « 1664, Colbert crée la Compagnie royale des Indes ». Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe (EHNE), Sorbonne Université. - Antoine DUCASTEL. « Le capital-investissement comme instrument de l'action publique ou la financiarisation du développement en Afrique subsaharienne ». Politique africaine, n° 144, 2016, p. 135-155. - Andreas MASSING. « The Wangara, an Old Soninke Diaspora in West Africa? » (« Les Wangara, une vieille diaspora soninke en Afrique de l'Ouest? »). Cahiers d'études africaines, vol. 40, n° 158, avril 2000. - Timothy GUINNANE, Ron HARRIS, Naomi R. LAMOREAUX et Jean-Laurent ROSENTHAL. « Putting the Corporation in its Place ». Enterprise & Society, vol. 8, n° 3, septembre 2007.
Rapports institutionnels et textes réglementaires
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Presse, carnets de recherche et ressources en ligne
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Bibliographie
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- Charte royale britannique constituant la Royal Niger Company, juillet 1886.
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- Mariusz **LUKASIEWICZ**. « From Market to Exchange: Early Regulation and Social Organisation on the Johannesburg Stock Exchange, 1887-1892 ». *African Economic History Network*, article de recherche en ligne.
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