Finance dite verte : histoire d'une discipline née de l'urgence climatique
Le 5 juillet 2007, la Banque européenne d'investissement (BEI), institution basée à Luxembourg, émet à Paris une obligation de 600 millions d'euros baptisée « Climate Awareness Bond » (obligation de sensibilisation climatique). Ce titre, dont les recettes sont fléchées exclusivement vers des projets d'énergies renouvelables et d'efficacité énergétique, est aujourd'hui couramment présenté comme la première obligation.
Publié le 09 septembre 2026
# Finance dite verte : histoire d'une discipline née de l'urgence climatique
Rubrique Finance — Sankofa Finance (sous-chapitre 5/5)
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Sommaire
- [Introduction](#introduction) - [I. Racines conceptuelles et longue durée : un champ récent aux racines anciennes](#i-racines-conceptuelles-et-longue-duree) - [II. Émergence institutionnelle (années 1970-2000)](#ii-emergence-institutionnelle) - [III. Époque contemporaine (années 2010-2020) : marchés carbone, obligations vertes et Afrique](#iii-epoque-contemporaine) - [IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles](#iv-enjeux-courants-de-pensee-et-futurs-possibles) - [V. Synthèse méthode Sankofa](#v-synthese-methode-sankofa) - [Bibliographie](#bibliographie)
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Introduction
Le 5 juillet 2007, la Banque européenne d'investissement (BEI), institution basée à Luxembourg, émet à Paris une obligation de 600 millions d'euros baptisée « Climate Awareness Bond » (obligation de sensibilisation climatique). Ce titre, dont les recettes sont fléchées exclusivement vers des projets d'énergies renouvelables et d'efficacité énergétique, est aujourd'hui couramment présenté comme la première obligation verte de l'histoire — même si, on le verra, cette priorité est disputée par une autre institution, la Banque mondiale, dont l'émission de novembre 2008 revendique le titre de première obligation explicitement « labellisée » verte selon le format qui deviendra la norme du marché. Dix ans plus tard, presque jour pour jour, le gouvernement fédéral du Nigeria clôture en décembre 2017 la première obligation souveraine verte émise par un État africain, pour un montant de 10,69 milliards de nairas (environ 26 à 30 millions de dollars selon le taux de change retenu) — faisant du Nigeria le quatrième pays au monde, après la Pologne, la France et la Fidji, à émettre un tel instrument au niveau souverain.
Entre ces deux dates, à peine une décennie, se loge l'essentiel de l'histoire de ce que l'on appelle aujourd'hui la « finance verte » ou finance climatique : un champ financier qui n'existait tout simplement pas, sous cette forme et ce nom, avant le tout début du XXIe siècle. C'est un trait distinctif de cet article par rapport aux autres sous-chapitres de la rubrique Finance de Sankofa Finance : là où l'histoire de la monnaie, des marchés ou de la comptabilité remonte à l'Antiquité mésopotamienne ou égyptienne, la finance verte proprement dite — c'est-à-dire l'ensemble des instruments financiers (obligations, fonds, marchés de quotas, mécanismes de compensation) conçus spécifiquement pour orienter les capitaux vers des objectifs environnementaux ou climatiques mesurables — est un phénomène qui tient presque tout entier dans les cinquante dernières années, et dont l'accélération décisive se situe dans les vingt dernières.
Cela ne signifie pas que les sociétés humaines, y compris africaines, ignoraient avant le XXe siècle la nécessité de gérer durablement des ressources naturelles rares — bois, eau, terres arables, pâturages, poissons. Des systèmes de règles collectives, parfois appuyés sur des institutions coutumières et religieuses (forêts sacrées, jachères organisées, droits d'usage lignagers), existaient et existent encore dans de nombreuses sociétés africaines, comme le documentent des travaux d'anthropologie du droit et de sociologie rurale. Mais ces systèmes relevaient de la régulation coutumière de l'usage des ressources, non de la finance au sens où on l'entend ici : émission de titres négociables, marchés de quotas échangeables, flux de capitaux internationaux organisés autour d'un objectif climatique chiffré. Cette distinction, que Sankofa Finance tient à énoncer clairement dès l'introduction plutôt que de la euphémiser, structure l'ensemble de cet article.
L'histoire que nous racontons ici part donc d'un socle théorique posé dans l'entre-deux-guerres — la théorie économique dite « des externalités », associée en premier lieu à l'économiste britannique Arthur Cecil Pigou (1877-1959) dans son ouvrage The Economics of Welfare, publié en 1920 — pour aboutir, après un long silence institutionnel de plusieurs décennies, à l'explosion des marchés carbone et des obligations vertes des années 1990 à 2020, avec en toile de fond un débat de plus en plus vif sur la responsabilité climatique historique différenciée entre pays industrialisés et pays du Sud, l'Afrique se trouvant, selon les données disponibles, responsable d'environ 4 % des émissions cumulées de gaz à effet de serre depuis la révolution industrielle tout en étant l'un des continents les plus exposés aux impacts physiques du changement climatique.
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I. Racines conceptuelles et longue durée : un champ récent aux racines anciennes
1.1 Pourquoi cette section est courte, et pourquoi c'est honnête de le dire
Dans les autres sous-chapitres de la rubrique Finance de Sankofa Finance, la section « Antiquité » explore des institutions ou des pratiques attestées par des documents primaires vieux de plusieurs millénaires. Ce n'est pas possible ici, et il serait malhonnête de forcer une continuité qui n'existe pas. Il n'existe pas, à la connaissance de la recherche historique et économique disponible, d'instrument financier antique ou médiéval conçu pour orienter des capitaux vers la préservation de l'environnement au sens moderne du terme. La finance verte est un produit de la seconde moitié du XXe siècle, née de la rencontre entre trois éléments eux-mêmes récents : une science du climat capable de produire des projections quantifiées (à partir des années 1970-1980), une architecture de négociation climatique internationale (à partir de 1992), et une ingénierie financière suffisamment sophistiquée pour construire des titres de dette ou des marchés de quotas indexés sur un objectif environnemental (à partir des années 1990-2000).
Ce que cette section propose, en revanche, ce sont deux généalogies distinctes et non fusionnables, qu'il convient de ne pas confondre : d'une part la généalogie théorique de l'économie de l'environnement en Occident, qui commence bien avant l'apparition de tout marché carbone ; d'autre part les pratiques de gestion collective de ressources naturelles observées dans plusieurs sociétés africaines précoloniales et coloniales, qui relèvent d'une histoire différente — celle du droit coutumier et de l'anthropologie économique — mais que la rédaction juge utile de mentionner car elles rappellent que la préoccupation pour la soutenabilité des ressources n'est pas une invention occidentale récente, même si son expression financière moderne, elle, l'est.
1.2 La gestion coutumière des ressources naturelles en Afrique : régulation, non finance
Plusieurs travaux d'anthropologie juridique et de géographie rurale consacrés à l'Afrique subsaharienne documentent l'existence, dans des contextes très divers (forêts guinéennes, savanes ouest-africaines, régions des Grands Lacs), de systèmes coutumiers de régulation de l'usage des terres et des forêts. On y trouve notamment trois mécanismes récurrents, documentés par la recherche en droit foncier africain : l'appropriation lignagère de portions de forêt ou de terre, l'appropriation par la mise en jachère (parfois désignée comme le « droit de la hache », qui reconnaît à celui qui défriche une parcelle une préséance sur la jachère qui en résultera), et l'appropriation dite de « forêt villageoise », par laquelle une communauté entière revendique et fait respecter des droits d'usage sur un espace boisé.
À cela s'ajoute la pratique, largement attestée dans la littérature anthropologique consacrée à l'Afrique de l'Ouest et à l'Afrique centrale, des forêts sacrées : de petites parcelles boisées préservées à proximité des villages, protégées par le droit coutumier et associées à des rites d'initiation ou à des sacrifices, considérées comme des lieux de résidence des ancêtres et dont l'entretien relève de conseils d'anciens. Ces forêts sacrées jouent, de fait, un rôle de conservation de la biodiversité et de régulation de l'accès aux ressources ligneuses, bien avant l'apparition du vocabulaire moderne de « conservation » ou de « service écosystémique ».
Il est cependant essentiel, pour respecter la rigueur méthodologique de Sankofa Finance, de préciser les limites de ce rapprochement. Ces systèmes coutumiers relèvent de la régulation sociale et religieuse de l'usage d'une ressource commune ; ils ne constituent pas des instruments financiers, ne créent pas de titres négociables, et ne visent pas — à la différence de la finance verte moderne — à mobiliser des capitaux financiers externes pour un objectif climatique mesurable et vérifié par une méthodologie standardisée. Les rattacher à la « finance verte » relèverait donc d'un raccourci historique que cet article refuse délibérément de faire. Ce que l'on peut affirmer, en revanche, c'est qu'ils démontrent une préoccupation ancienne, documentée et endogène pour la gestion durable des ressources naturelles en Afrique — préoccupation qui, sous une forme radicalement différente, resurgit aujourd'hui dans les débats sur les crédits carbone forestiers et les projets REDD+ (Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts) évoqués plus loin dans cet article, où la question des droits fonciers coutumiers redevient centrale.
1.3 Arthur Cecil Pigou et la naissance théorique de l'internalisation des coûts environnementaux (1920)
Le socle théorique le plus solidement daté de la finance verte moderne est la théorie dite « des externalités », popularisée par l'économiste britannique Arthur Cecil Pigou dans son ouvrage The Economics of Welfare, publié en 1920 chez Macmillan (Londres). Pigou, qui succède en 1908 à son maître Alfred Marshall à la chaire d'économie politique de l'université de Cambridge (Royaume-Uni) et occupe ce poste jusqu'en 1943, développe et systématise un concept déjà esquissé par Marshall : celui des coûts ou bénéfices qu'une activité économique impose à des tiers sans que ceux-ci soient reflétés dans le prix de marché — par exemple la pollution industrielle, qui affecte la santé ou l'environnement de personnes extérieures à la transaction entre le producteur et l'acheteur.
Pigou propose une solution restée célèbre sous le nom de « taxe pigouvienne » : faire payer au pollueur un montant équivalent au coût social qu'il impose à la collectivité, de manière à ce que le prix de marché reflète le coût réel de l'activité — et symétriquement, subventionner les activités qui produisent des externalités positives non rémunérées. Cette proposition constitue, quatre-vingts ans avant l'apparition des premiers marchés du carbone, le fondement théorique de toute forme de tarification environnementale : taxe carbone, système de quotas d'émission échangeables, ou obligation verte assortie d'un flux d'usage contrôlé des fonds.
Il est important de noter, dans un souci de présenter les débats de manière équilibrée, qu'une critique majeure de l'approche pigouvienne est formulée quarante ans plus tard par l'économiste britanno-américain Ronald Coase (1910-2013), dans son article « The Problem of Social Cost », publié en 1960 dans le Journal of Law and Economics. Coase soutient que si les coûts de transaction sont suffisamment bas, les parties concernées par une externalité peuvent négocier directement une solution efficiente sans intervention de l'État par la taxation, et que l'attribution initiale des droits (à polluer ou à ne pas subir la pollution) importe moins que la possibilité même de négocier. Cette opposition théorique — taxation et régulation publique (tradition pigouvienne) contre négociation de marché et attribution de droits de propriété (tradition coasienne) — structure encore aujourd'hui, un siècle après Pigou, le débat entre partisans de la taxe carbone et partisans des marchés de quotas d'émission échangeables (cap-and-trade), dont le marché européen du carbone (SEQE-UE, lancé en 2005) et le mécanisme pour un développement propre du protocole de Kyoto sont des applications directement issues de la seconde tradition.
Une troisième contribution théorique, plus tardive mais essentielle pour comprendre les controverses contemporaines sur les crédits carbone forestiers africains, est celle de l'économiste américaine Elinor Ostrom (1933-2012), professeure à l'université d'Indiana à Bloomington (États-Unis), dont l'ouvrage Governing the Commons (« Gouverner les biens communs »), publié en 1990, remet en cause l'idée reçue selon laquelle la gestion durable d'une ressource commune exigerait nécessairement soit sa privatisation, soit une régulation étatique centralisée. À partir d'études de cas empiriques (gestion de l'eau en Californie, pêcheries en Turquie, forêts communautaires dans plusieurs pays), Ostrom montre que des communautés peuvent élaborer, sans intervention extérieure, des règles de gouvernance durables des ressources partagées — travail qui lui vaudra en 2009 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, la première femme à recevoir cette distinction. Ce travail éclaire rétrospectivement, sans s'y substituer, la logique des systèmes coutumiers africains évoqués plus haut, et nourrit aujourd'hui les débats sur la manière dont les communautés forestières locales devraient — ou non — être associées à la conception et aux revenus des projets de compensation carbone qui se déploient sur leurs terres.
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II. Émergence institutionnelle (années 1970-2000)
2.1 De la préoccupation environnementale à la gouvernance climatique internationale
Après Pigou, il faut attendre un demi-siècle pour que la théorie économique de l'environnement rencontre une institutionnalisation politique internationale. Une première étape, encore éloignée de la finance climatique proprement dite, est la Conférence des Nations unies sur l'environnement, tenue à Stockholm (Suède) en juin 1972, qui aboutit à la création du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), mais reste centrée sur la pollution et la protection des écosystèmes plutôt que sur le changement climatique en tant que tel — le lien entre émissions de gaz à effet de serre d'origine humaine et réchauffement global n'étant pas encore au cœur de l'agenda diplomatique à cette date.
Le tournant scientifique et institutionnel décisif intervient en 1988. Cette année-là, le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) et l'Organisation météorologique mondiale (OMM) créent conjointement, avec l'aval de l'Assemblée générale des Nations unies, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC, ou IPCC en anglais). Le GIEC publie son premier rapport d'évaluation en 1990 ; ce rapport, actualisé en 1992, sert de base scientifique à la négociation d'une convention-cadre internationale sur le climat. C'est le GIEC qui, en produisant des scénarios climatiques quantifiés et internationalement reconnus, fournit l'infrastructure de connaissance sans laquelle aucun marché carbone ni aucune taxonomie verte n'aurait pu être construit : on ne peut chiffrer une tonne de carbone évitée, condition de toute finance climatique, sans une science du climat suffisamment mûre pour établir des référentiels de mesure.
2.2 Rio de Janeiro, 1992 : la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques
Du 3 au 14 juin 1992 se tient à Rio de Janeiro (Brésil) la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement, plus connue sous le nom de « Sommet de la Terre ». La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC, ou UNFCCC en anglais) y est ouverte à la signature le 4 juin 1992 ; le 12 juin 1992, 154 États la signent. Elle entre en vigueur le 21 mars 1994, après ratification par un nombre suffisant de parties. Le Sommet de Rio produit également, la même année, la Convention sur la diversité biologique — texte pertinent pour la suite de notre récit, puisque les mécanismes de compensation biodiversité et les marchés carbone forestiers s'y rattacheront des décennies plus tard.
La CCNUCC ne crée, en elle-même, aucun instrument financier : elle pose un cadre de négociation multilatérale et un principe fondateur, celui des « responsabilités communes mais différenciées », qui reconnaît que si tous les pays doivent agir contre le changement climatique, les pays industrialisés portent une responsabilité historique plus lourde dans l'accumulation des gaz à effet de serre dans l'atmosphère et doivent, à ce titre, prendre des engagements plus contraignants et financer une partie de l'effort des pays en développement. Ce principe, adopté en 1992, est la matrice de tous les débats contemporains sur le financement climatique pour l'Afrique — des 100 milliards de dollars annuels promis en 2009 au fonds pour les pertes et dommages créé en 2022, que nous détaillons plus loin.
2.3 Le protocole de Kyoto (1997) et la naissance des marchés du carbone
Le protocole de Kyoto est adopté le 11 décembre 1997 lors de la troisième conférence des parties à la CCNUCC (COP3), réunie à Kyoto (Japon). Il fixe, pour la première fois, des objectifs chiffrés et contraignants de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour 37 pays industrialisés et l'Union européenne, avec un objectif global de réduction d'au moins 5 % par rapport aux niveaux de 1990. En raison de la lenteur du processus de ratification — notamment l'absence de ratification par les États-Unis, alors premier émetteur mondial —, le protocole n'entre en vigueur que le 16 février 2005, soit plus de sept ans après son adoption.
Le protocole de Kyoto invente surtout, sur le plan qui nous intéresse ici, trois mécanismes de marché destinés à donner davantage de flexibilité aux pays industrialisés dans l'atteinte de leurs objectifs : l'échange international de quotas d'émission (International Emissions Trading), la mise en œuvre conjointe entre pays industrialisés (Joint Implementation), et surtout le Mécanisme pour un développement propre (MDP, ou CDM en anglais), qui permet à un pays industrialisé de financer un projet de réduction d'émissions dans un pays en développement et de recevoir en échange des crédits carbone comptabilisables dans ses propres objectifs. Le MDP est historiquement le tout premier mécanisme de marché carbone à véritable portée mondiale, et c'est de lui que découle, par filiation directe, l'essentiel de l'écosystème des crédits carbone volontaires africains d'aujourd'hui — y compris les projets REDD+ forestiers, dont les controverses contemporaines sont abordées en section IV. Plusieurs pays africains, dont le Kenya, l'Afrique du Sud et le Nigeria, hébergent des projets enregistrés au titre du MDP dès le milieu des années 2000, principalement dans les secteurs de l'énergie et de la gestion des déchets.
2.4 Le rapport Stern (2006) : chiffrer le coût de l'inaction
En parallèle du développement des marchés carbone, un événement éditorial pèse fortement sur la manière dont les gouvernements perçoivent le lien entre climat et finance : la publication, le 30 octobre 2006, du rapport commandé par le gouvernement britannique à l'économiste Nicholas Stern (né en 1946), alors conseiller économique du Trésor britannique. Ce rapport de plus de 700 pages, le premier de cette ampleur consacré au changement climatique et rédigé par un économiste plutôt que par un climatologue, chiffre le coût de l'inaction climatique à environ 5 500 milliards de dollars et à au moins 5 % du produit intérieur brut mondial, contre un coût estimé à environ 1 % du PIB mondial par an pour une action de réduction des émissions engagée immédiatement. Le rapport Stern ne crée aucun instrument financier, mais il fournit l'argumentaire économique qui légitimera, dans la décennie suivante, la mobilisation de capitaux privés vers des solutions climatiques : si l'inaction coûte plus cher que l'action, alors financer la transition devient un impératif économique rationnel et non plus seulement une préoccupation environnementale marginale.
2.5 2007-2008 : l'apparition des premières obligations vertes, une priorité disputée
C'est dans ce contexte — marchés carbone en rodage depuis 2005, argumentaire économique Stern fraîchement publié — qu'apparaissent les toutes premières obligations vertes, avec une controverse historiographique qu'il convient de présenter honnêtement plutôt que de trancher artificiellement.
Le 5 juillet 2007, la Banque européenne d'investissement (BEI), institution de l'Union européenne basée au Luxembourg, émet sa première « Climate Awareness Bond » (obligation de sensibilisation climatique), pour un montant de 600 millions d'euros. Il s'agit d'un instrument structuré de manière atypique — un titre indexé sur un indice actions (equity-linked) plutôt qu'une obligation classique à taux fixe —, dont les recettes sont exclusivement affectées à des projets d'énergies renouvelables et d'efficacité énergétique financés par la BEI. De nombreuses sources, notamment la BEI elle-même, présentent cette émission comme la toute première obligation verte au monde.
En novembre 2008, la Banque mondiale (par l'intermédiaire de sa filiale BIRD, Banque internationale pour la reconstruction et le développement) émet, en partenariat avec la banque suédoise SEB (Skandinaviska Enskilda Banken) et un groupe de fonds de pension scandinaves préoccupés par le risque climatique pesant sur leurs portefeuilles, une obligation de 2,325 milliards de couronnes suédoises (portée par la suite à 2,7 milliards), sous une structure obligataire classique à taux fixe. Cette émission introduit pour la première fois un ensemble de pratiques qui deviendront la norme du marché : des critères d'éligibilité précis pour les projets financés, l'intervention d'un fournisseur d'avis indépendant sur la qualité environnementale du projet (en l'occurrence CICERO, centre de recherche norvégien sur le climat), et un reporting d'impact régulier. C'est ce format, et non celui de la BEI, qui deviendra le modèle standard des « green bonds » qui suivront.
Le débat sur l'antériorité tient donc à la définition retenue : la BEI a émis, dès 2007, la première obligation dont les recettes sont fléchées vers des projets climatiques ; la Banque mondiale a émis, en 2008, la première obligation explicitement et durablement labellisée « green bond » selon un format qui deviendra la norme du marché mondial. Sankofa Finance choisit de présenter les deux faits, datés et sourcés, plutôt que de trancher artificiellement en faveur de l'une ou l'autre institution — une prudence d'autant plus nécessaire que les deux institutions elles-mêmes revendiquent, chacune dans sa communication, le titre de pionnière.
Le marché reste, jusqu'en 2013, cantonné à un nombre restreint d'émetteurs institutionnels notés AAA (banques multilatérales de développement), avant de connaître un changement d'échelle : en 2013, la Société financière internationale (SFI, filiale du Groupe Banque mondiale dédiée au secteur privé) émet un premier green bond d'un milliard de dollars, ouvrant la voie à l'entrée progressive d'émetteurs privés, puis, à partir de 2016-2017, d'États souverains.
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III. Époque contemporaine (années 2010-2020) : marchés carbone, obligations vertes et Afrique
3.1 Le Fonds vert pour le climat (2010-2011)
Lors de la seizième conférence des parties à la CCNUCC (COP16), réunie à Cancún (Mexique) et conclue le 11 décembre 2010, les Accords de Cancún posent le principe de la création d'un Fonds vert pour le climat (Green Climate Fund), mécanisme de financement dédié à l'aide aux pays en développement pour l'atténuation et l'adaptation au changement climatique. Un comité transitoire est chargé d'en élaborer les modalités opérationnelles, et le lancement formel du Fonds est acté lors de la COP17, tenue à Durban (Afrique du Sud) en décembre 2011 — l'une des rares étapes majeures de cette histoire à se dérouler sur le sol africain. Le Fonds est doté d'un conseil d'administration de 24 membres, à parité entre pays développés et pays en développement, la Banque mondiale assurant le rôle de fiduciaire intérimaire. Le Fonds vert pour le climat deviendra, dans la décennie suivante, l'un des principaux canaux multilatéraux de financement climatique pour les projets africains, notamment dans les secteurs de l'adaptation agricole et de l'accès à l'énergie renouvelable.
3.2 La promesse des 100 milliards de dollars annuels (2009) et son exécution différée
Lors de la COP15, réunie à Copenhague (Danemark) en décembre 2009, les pays développés s'engagent à mobiliser conjointement 100 milliards de dollars par an, d'ici 2020, pour soutenir l'action climatique des pays en développement — engagement réaffirmé et précisé lors des COP ultérieures. Cet objectif ne sera pas atteint à l'échéance fixée : selon les données de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il n'est effectivement atteint pour la première fois qu'en 2022, avec deux ans de retard sur l'engagement initial. Plusieurs analyses, notamment celles relayées par des organisations de la société civile et des chercheurs, soulignent en outre que la part de ce financement effectivement dirigée vers l'Afrique subsaharienne et les petits États insulaires reste disproportionnellement faible comparée à celle captée par des pays à revenu intermédiaire comme l'Inde, le Bangladesh ou la Turquie, et que la part de dons purs (par opposition aux prêts, qui alourdissent la dette des pays receveurs) demeure minoritaire. Ce décalage entre promesse et exécution nourrit, comme on le verra en section IV, le débat sur la « dette climatique » du Nord envers le Sud.
3.3 L'Accord de Paris (2015)
L'Accord de Paris est adopté le 12 décembre 2015 lors de la COP21, réunie à Paris (France), par les 195 parties alors membres de la CCNUCC. Il est ouvert à la signature le 22 avril 2016, à New York, lors d'une cérémonie marquant la Journée de la Terre, et entre en vigueur le 4 novembre 2016 après ratification par un nombre suffisant de parties. L'accord fixe pour objectif de contenir l'augmentation de la température moyenne mondiale nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, et de poursuivre les efforts pour la limiter à 1,5 °C. Contrairement au protocole de Kyoto, l'Accord de Paris repose sur des contributions déterminées au niveau national (CDN), fixées librement par chaque État plutôt qu'imposées par un objectif contraignant unique — un choix architectural qui reflète l'échec relatif du modèle descendant de Kyoto à obtenir une adhésion universelle durable.
L'article 6 de l'Accord de Paris, consacré aux « approches coopératives » et aux mécanismes de marché, pose les bases juridiques d'un nouveau marché carbone international destiné à succéder au Mécanisme pour un développement propre de Kyoto ; les modalités précises de ce mécanisme, source de négociations complexes, ne sont finalisées qu'à la COP26 de Glasgow en 2021 (le « Rulebook » de l'article 6), avec une mise en œuvre opérationnelle encore progressive dans les années qui suivent — plusieurs pays africains, dont le Ghana et le Kenya, figurant parmi les premiers signataires d'accords bilatéraux de coopération au titre de cet article.
3.4 2017 : le Nigeria, première obligation souveraine verte africaine
En décembre 2017, le gouvernement fédéral du Nigeria clôture l'émission de sa première obligation souveraine verte, pour un montant de 10,69 milliards de nairas (soit environ 29,7 millions de dollars américains selon les sources consultées), sur une maturité de cinq ans. L'émission, sursouscrite de 0,94 %, porte le total des recettes à 10,791 milliards de nairas. Elle est cotée à la fois sur le Nigerian Stock Exchange (aujourd'hui Nigerian Exchange, NGX) et sur la plateforme FMDQ Securities Exchange. Cette opération fait du Nigeria le premier pays africain, et le quatrième pays au monde après la Pologne (2016), la France (2017) et les Fidji (2017), à émettre une obligation souveraine verte, et la première obligation certifiée selon le Climate Bonds Standard (norme de certification indépendante gérée par la Climate Bonds Initiative) émise en Afrique. Le Nigeria renouvellera l'exercice à plusieurs reprises dans les années suivantes, dans le cadre d'un programme structuré de financement vert souverain.
Deux ans plus tard, en octobre 2019, l'entreprise kényane Acorn Holdings, promoteur immobilier basé à Nairobi, émet la première obligation verte d'entreprise d'Afrique de l'Est, pour un montant de 4,3 milliards de shillings kényans, destinée au financement de logements étudiants à faible empreinte carbone répondant à des normes de construction écologique internationales — devenant à cette occasion la première obligation verte non souveraine notée par l'agence Moody's sur le continent africain. Cette émission s'inscrit dans une dynamique plus large : en 2019, le cumul des émissions de green bonds africaines dépasse pour la première fois les deux milliards de dollars, portée par cinq opérations distinctes sur le continent.
Autre instrument hybride marquant : le 29 octobre 2018, la République des Seychelles émet, avec l'appui de la Banque mondiale, la première obligation souveraine dite « bleue » au monde (blue bond), pour un montant de 15 millions de dollars sur dix ans, destinée au financement de projets de pêche durable et de protection des ressources marines — un instrument qui applique à l'économie océanique la même logique de fléchage des recettes que le green bond applique au climat, et qui témoigne d'une capacité d'innovation financière portée, cette fois, par un petit État insulaire africain plutôt que par une institution occidentale.
3.5 La taxonomie verte européenne (2020)
Le 18 juin 2020, l'Union européenne adopte le règlement 2020/852, dit règlement « Taxonomie », entré en vigueur le 12 juillet 2020, qui établit un système de classification commun destiné à déterminer quelles activités économiques peuvent être qualifiées de « durables sur le plan environnemental ». La version technique initiale de cette classification est élaborée par un groupe d'experts techniques (Technical Expert Group) de 35 membres, dont le rapport final paraît en mars 2020. L'objectif affiché de la taxonomie est double : orienter les capitaux vers la transition énergétique et écologique, et limiter les pratiques d'« écoblanchiment » (greenwashing) en donnant une définition légale précise de ce qui peut, ou non, être présenté comme un investissement vert. Cette taxonomie européenne inspirera, dans les années suivantes, des initiatives similaires dans d'autres juridictions, y compris des projets de taxonomies vertes régionales ou nationales en discussion sur le continent africain, notamment portés par des banques centrales et des régulateurs financiers soucieux d'attirer des capitaux internationaux tout en évitant que leurs propres marchés financiers ne deviennent des zones de moindre exigence environnementale.
3.6 COP26 (2021), COP27 (2022) et l'Afrique au centre de la diplomatie climatique
La COP26, réunie à Glasgow (Écosse, Royaume-Uni) en novembre 2021, voit l'annonce du premier Partenariat pour une transition énergétique juste (Just Energy Transition Partnership, JETP) consacré à l'Afrique du Sud, sous la forme d'un paquet de financement initial de 8,5 milliards de dollars, apporté par l'Union européenne, l'Allemagne, la France, les États-Unis et le Royaume-Uni (rejoints ultérieurement par les Pays-Bas et le Danemark), destiné à accompagner la sortie progressive du charbon dans le mix électrique sud-africain. Ce montant est porté à 13,8 milliards de dollars lors de la COP28, à Dubaï, en décembre 2023, avec l'intégration de nouveaux partenaires (Pays-Bas, Danemark, Espagne, Suisse, Canada). Le dispositif fait cependant l'objet de critiques documentées, notamment de la part de chercheurs sud-africains et d'organisations de la société civile, qui relèvent que l'essentiel du financement prend la forme de prêts concessionnels plutôt que de dons — seulement environ 4 % du montant initial étant composé de subventions pures, une proportion qui progresse dans les phases suivantes sans toutefois devenir majoritaire.
Un an plus tard, la COP27, réunie à Charm el-Cheikh (Égypte) en novembre 2022, aboutit le 20 novembre 2022 à un accord historique sur la création d'un fonds pour les pertes et dommages (Loss and Damage Fund), destiné à indemniser les pays les plus vulnérables pour les dégâts climatiques déjà subis et non évitables par l'adaptation — une revendication portée depuis plus de trois décennies par les pays en développement et les petits États insulaires. Les modalités opérationnelles du fonds sont précisées par un comité transitoire et formellement adoptées lors de la COP28 à Dubaï, en décembre 2023. Le fait que cette décision intervienne sur le sol africain, à Charm el-Cheikh, est largement souligné dans la presse et les commentaires diplomatiques comme un symbole fort, sans pour autant garantir, à ce stade, que les montants effectivement versés seront à la hauteur des besoins estimés.
3.7 Le Sommet africain sur le climat de Nairobi (2023)
Du 4 au 6 septembre 2023 se tient à Nairobi (Kenya) le premier Sommet africain sur le climat (Africa Climate Summit), réunissant plus de vingt chefs d'État et environ 30 000 délégués, sous le thème « Driving green growth and climate finance solutions for Africa and the World ». Le sommet aboutit, le 6 septembre 2023, à l'adoption de la Déclaration de Nairobi (Nairobi Declaration on Climate Change and Call to Action), qui appelle notamment à une réforme du système financier multilatéral, à un allègement de la dette des pays africains pour dégager des marges de manœuvre budgétaires en faveur de l'investissement climatique, au respect intégral de l'engagement des 100 milliards de dollars annuels, et à la mise en place d'une taxe carbone internationale sur le commerce des énergies fossiles, le transport maritime et l'aviation. Selon les chiffres cités lors du sommet, seuls 12 % environ du financement climatique mondial seraient actuellement dirigés vers les économies africaines — un chiffre à mettre en regard de la part de 4 % des émissions historiques mondiales imputable au continent, cité plus haut.
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IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles
4.1 Le débat sur la dette climatique et la justice climatique
Le principe des « responsabilités communes mais différenciées », inscrit dans la CCNUCC dès 1992, structure un courant de pensée aujourd'hui désigné sous le terme de « justice climatique », qui articule deux arguments principaux, documentés par la recherche académique et les positions officielles des négociateurs africains : d'une part, l'Afrique n'aurait contribué qu'à environ 4 % des émissions cumulées de gaz à effet de serre depuis le début de l'ère industrielle, contre environ 90 % pour l'ensemble des pays industrialisés du Nord selon certaines estimations ; d'autre part, le continent figure parmi les régions les plus exposées aux impacts physiques du changement climatique (sécheresses, inondations, déplacements de population), avec une capacité d'adaptation financière et technique généralement plus limitée. Cette asymétrie entre responsabilité historique et exposition aux risques est au cœur des revendications africaines pour un financement climatique international « inconditionnel » et pour l'accès à des technologies non soumises à des droits de propriété intellectuelle prohibitifs.
Une étape juridique notable intervient le 23 juillet 2025, lorsque la Cour internationale de justice rend un avis consultatif reconnaissant explicitement que les États ayant une responsabilité cumulée élevée en matière d'émissions ont des obligations juridiques renforcées en matière d'action climatique — une décision présentée par plusieurs commentateurs et juristes africains comme une reconnaissance internationale, bien que non contraignante au sens strict d'un jugement, de la thèse de la responsabilité historique différenciée portée de longue date par les négociateurs africains.
4.2 Les swaps « dette contre nature »
Un instrument financier distinct, mais conceptuellement apparenté à la finance verte, mérite d'être mentionné : l'échange de dette contre des engagements de conservation environnementale (« debt-for-nature swap »). Le concept est proposé pour la première fois en 1984 par Thomas Lovejoy, alors vice-président du Fonds mondial pour la nature (WWF), en réponse à la double crise de la déforestation tropicale et du surendettement des pays en développement, en particulier en Amérique latine. Le premier accord de ce type est signé en 1987 entre la Bolivie et l'organisation Conservation International, fondée la même année : Conservation International rachète, sur le marché secondaire de la dette, 650 000 dollars de dette bolivienne pour seulement 100 000 dollars, en échange de quoi le gouvernement bolivien s'engage à classer 3,7 millions d'acres de zones tampons en aires protégées. Depuis 1987, ce type d'accord a généré, selon les estimations disponibles, plus d'un milliard de dollars de financement pour la conservation dans les pays en développement, et plusieurs pays africains — notamment Madagascar, le Gabon (avec un accord d'envergure conclu en 2023 portant sur la conservation marine) et la Zambie — ont depuis conclu des accords de ce type, souvent avec l'appui d'organisations de conservation internationales et de banques de développement.
4.3 ESG, greenwashing et la crise de confiance dans les marchés carbone volontaires
Le sigle ESG (environnemental, social, gouvernance) apparaît formellement en 2004 dans un rapport de l'Initiative financière du Programme des Nations unies pour l'environnement (UNEP FI), intitulé Who Cares Wins, aujourd'hui largement considéré comme la première mention officielle du terme dans son acception moderne. Le terme « greenwashing » (écoblanchiment) est quant à lui plus ancien : il est généralement attribué à l'environnementaliste américain Jay Westerveld, qui l'invente en 1986 en observant, dès 1983, la pratique d'hôtels incitant leurs clients à réutiliser leurs serviettes au nom de l'écologie tout en réalisant, par ce biais, des économies de blanchisserie sans lien réel avec un engagement environnemental substantiel. Les deux notions — ESG et greenwashing — sont aujourd'hui indissociables du débat sur la finance verte : plus les capitaux affluent vers des produits labellisés « verts » ou « durables », plus le risque de labellisation abusive ou insuffisamment vérifiée croît, ce qui explique la multiplication, depuis 2020, des taxonomies vertes réglementaires (dont la taxonomie européenne est le prototype) destinées précisément à réduire cette marge d'ambiguïté.
Cette tension atteint un point critique dans le marché volontaire du carbone en 2023, année où, selon plusieurs analyses de marché, la valeur totale des crédits carbone échangés chute d'environ 1,87 milliard à 723 millions de dollars, en grande partie en raison de scandales portant sur l'intégrité environnementale réelle de nombreux projets, en particulier les projets REDD+ forestiers. Plusieurs enquêtes journalistiques et rapports d'organisations de défense des droits humains documentent, la même année, les tentatives de la société Blue Carbon, basée à Dubaï, de négocier d'importants accords fonciers pour des projets de compensation carbone dans plusieurs pays africains, suscitant des critiques sur l'absence de consultation adéquate des communautés forestières locales et sur la fragilité des cadres juridiques fonciers dans plusieurs pays du continent — un problème qui, on le note avec l'éclairage de la section I, renvoie directement aux questions de droits coutumiers sur les forêts et les terres que les systèmes de gestion communautaire africains avaient, par d'autres moyens, cherché à réguler depuis des générations.
4.4 Futurs possibles
Plusieurs pistes d'évolution structurent aujourd'hui les discussions sur l'avenir de la finance verte, en particulier pour l'Afrique. La mise en œuvre opérationnelle de l'article 6 de l'Accord de Paris, dont les règles ont été finalisées à la COP26 de Glasgow en 2021, ouvre la voie à un marché carbone international nouveau, potentiellement plus rigoureux que les mécanismes volontaires actuels, avec des accords bilatéraux déjà signés par plusieurs États africains. Les partenariats pour une transition énergétique juste (JETP), initiés avec l'Afrique du Sud en 2021 et étendus depuis à d'autres pays (Indonésie, Vietnam, Sénégal), constituent un modèle en cours d'évaluation, dont la principale critique documentée porte sur la faible proportion de dons par rapport aux prêts concessionnels. La question du financement climatique et de la restructuration de la dette souveraine africaine, portée par la Déclaration de Nairobi de 2023, devrait rester au centre des négociations des COP à venir, dans un contexte où plusieurs économistes et institutions, dont la Banque africaine de développement, plaident pour des mécanismes innovants associant allègement de dette et objectifs climatiques. Enfin, la prolifération des taxonomies vertes nationales et régionales, suivant le modèle européen de 2020, pourrait soit harmoniser progressivement les standards mondiaux de la finance verte, soit au contraire fragmenter davantage un marché déjà confronté à une pluralité de définitions concurrentes de ce qui constitue, ou non, un investissement véritablement « vert ».
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V. Synthèse méthode Sankofa
L'image simple à retenir
Imaginez une horloge d'un siècle, de 1920 à 2020. À la première minute (1920), un économiste britannique, Arthur Cecil Pigou, énonce une idée simple : quand une activité fait du mal à des gens qui ne sont pas dans la transaction, il faut la taxer à hauteur de ce mal. Pendant près de soixante-dix minutes de cette horloge, il ne se passe presque rien de concret : l'idée reste théorique. Ce n'est qu'à la soixante-huitième minute (1988) qu'apparaît le premier organe scientifique international capable de mesurer précisément le climat (le GIEC), et à la soixante-douzième minute (1992) que les nations du monde se mettent enfin d'accord sur un cadre commun de négociation (la CCNUCC, à Rio). Il faut encore attendre la quatre-vingt-septième minute (2007) pour voir apparaître le tout premier titre financier — une obligation — conçu spécifiquement pour financer le climat. Et c'est seulement dans les treize dernières minutes de cette horloge centenaire (2007-2020) que se concentre presque tout ce que l'on appelle aujourd'hui « la finance verte » : marchés carbone, obligations vertes souveraines africaines, fonds climatiques, taxonomies réglementaires. La finance verte, en somme, est l'enfant tardif d'une idée centenaire — et un enfant qui grandit vite, mais dont on ne sait pas encore, en 2026, s'il tiendra toutes ses promesses envers les continents, comme l'Afrique, qui n'ont quasiment pas causé le problème qu'il est censé résoudre.
Croquis conceptuel à décrire
On peut imaginer un schéma en deux bandes horizontales superposées, séparées par une ligne de temps allant de 1920 à 2026. La bande du haut, étroite et presque vide jusqu'en 1988, représente la théorie économique (Pigou 1920, Coase 1960, Ostrom 1990) : trois points isolés, sans connexion directe entre eux, reliés par des pointillés à la bande du bas pour signaler leur influence différée. La bande du bas, qui s'épaissit brutalement après 1990, représente l'institutionnalisation concrète : on y place, en une frise dense, le GIEC (1988), Rio et la CCNUCC (1992), Kyoto (1997-2005), le rapport Stern (2006), les premières obligations vertes BEI et Banque mondiale (2007-2008), le Fonds vert pour le climat (2010-2011), l'Accord de Paris (2015), la première obligation souveraine verte africaine du Nigeria (2017), la taxonomie européenne (2020), les JETP et le fonds pertes et dommages (2021-2022), et le Sommet africain sur le climat de Nairobi (2023). Une troisième bande, fine et distincte, courant en parallèle tout en bas du schéma sans jamais rejoindre les deux autres avant le XXe siècle, représente les systèmes coutumiers africains de gestion des ressources (forêts sacrées, jachères) : une ligne continue et ancienne, qui ne croise la bande institutionnelle qu'au tout dernier segment du schéma, là où les controverses sur les crédits carbone forestiers et les droits fonciers communautaires forcent aujourd'hui une remise en contact entre régulation coutumière ancienne et finance climatique moderne.
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Bibliographie
Sources primaires et textes réglementaires
- Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, ouverte à la signature le 4 juin 1992, Rio de Janeiro, entrée en vigueur le 21 mars 1994. Texte disponible sur unfccc.int. - Protocole de Kyoto à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adopté le 11 décembre 1997, entré en vigueur le 16 février 2005. UNFCCC, « The Kyoto Protocol », unfccc.int/process-and-meetings/the-kyoto-protocol. - Accord de Paris, adopté le 12 décembre 2015 (COP21), ouvert à la signature le 22 avril 2016, entré en vigueur le 4 novembre 2016. Nations unies, « L'Accord de Paris », un.org/fr/climatechange/paris-agreement. - Accords de Cancún, COP16, 11 décembre 2010. UNFCCC, « Intro to Cancun Agreements », unfccc.int/process/conferences/the-big-picture/milestones/the-cancun-agreements. - Union européenne, Règlement (UE) 2020/852 du 18 juin 2020 sur les investissements durables (règlement « Taxonomie »), entré en vigueur le 12 juillet 2020. - The African Leaders Nairobi Declaration on Climate Change and Call to Action, Sommet africain sur le climat, Nairobi, 6 septembre 2023. Union africaine, au.int. - Décision de la COP27 sur les nouveaux arrangements de financement pour les pertes et dommages, Charm el-Cheikh, 20 novembre 2022. - Cour internationale de justice, avis consultatif sur les obligations des États en matière de changement climatique, La Haye, 23 juillet 2025.
Ouvrages académiques
- Pigou, Arthur Cecil. The Economics of Welfare. Londres : Macmillan, 1920. - Coase, Ronald H. « The Problem of Social Cost ». Journal of Law and Economics, vol. 3, 1960, p. 1-44. - Ostrom, Elinor. Governing the Commons. Cambridge University Press, 1990. - Stern, Nicholas. The Economics of Climate Change: The Stern Review. Cambridge University Press, 2007.
Rapports institutionnels
- GIEC, Premier rapport d'évaluation, 1990. ipcc.ch. - UNEP Finance Initiative. Who Cares Wins, 2004. - Banque mondiale. « 10 Years of Green Bonds ». worldbank.org, 2019. - Banque mondiale. « World Bank and SEB Partner ». Communiqué, 6 novembre 2008. - Banque mondiale. « Seychelles Launches World's First Sovereign Blue Bond ». Communiqué, 29 octobre 2018. - BEI. « 15 years of EIB green bonds ». eib.org, 2022. - Green Climate Fund. « Timeline ». greenclimate.fund/about/timeline. - OCDE. Rapports annuels sur le financement climatique (2013-2022). - Climate Bonds Initiative. Rapports sur les green bonds en Afrique (Nigeria 2017, Kenya/Acorn 2019). - FSD Africa. « Kenya closes its first ever green bond ». fsdafrica.org, 2019. - Heinrich Böll Stiftung (Abuja). « Nigeria's Green Bond Programme ». ng.boell.org, 2022.
Presse et analyses
- Bloomberg. « Oil Giant Nigeria to Sell First African Sovereign Green Bond ». 14 décembre 2017. - Financial Afrik. « Les Seychelles lancent la première mondiale obligation souveraine bleue ». 31 octobre 2018. - The Conversation. « Climat : ce que la décision historique de la CIJ change pour l'Afrique ». Juillet 2025. - Project Syndicate. Bekele, Martha. « L'Afrique n'est pas la solution climatique du monde ». 2026. - World Economic Forum. « The Nairobi Declaration ». Septembre 2023. - Rosa-Luxemburg-Stiftung. « An unjust transition: South Africa's JETP ». 2023.
Anthropologie du droit et sociologie rurale (Afrique)
- Cairn.info. « La soutenabilité des ressources forestières en Afrique subsaharienne francophone ». 2009. - FAO. « La forêt, l'homme et ses besoins vitaux ». fao.org.
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Cet article constitue le cinquième et dernier sous-chapitre de la rubrique Finance de Sankofa Finance.
Bibliographie
- ### Sources primaires et textes réglementaires
- Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, ouverte à la signature le 4 juin 1992, Rio de Janeiro, entrée en vigueur le 21 mars 1994. Texte disponible sur unfccc.int.
- Protocole de Kyoto à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adopté le 11 décembre 1997, entré en vigueur le 16 février 2005. UNFCCC, « The Kyoto Protocol », unfccc.int/process-and-meetings/the-kyoto-protocol.
- Accord de Paris, adopté le 12 décembre 2015 (COP21), ouvert à la signature le 22 avril 2016, entré en vigueur le 4 novembre 2016. Nations unies, « L'Accord de Paris », un.org/fr/climatechange/paris-agreement.
- Accords de Cancún, COP16, 11 décembre 2010. UNFCCC, « Intro to Cancun Agreements », unfccc.int/process/conferences/the-big-picture/milestones/the-cancun-agreements.
- Union européenne, Règlement (UE) 2020/852 du 18 juin 2020 sur l'établissement d'un cadre visant à favoriser les investissements durables (règlement « Taxonomie »), entré en vigueur le 12 juillet 2020.
- The African Leaders Nairobi Declaration on Climate Change and Call to Action, Sommet africain sur le climat, Nairobi, 6 septembre 2023. Union africaine, au.int.
- Décision de la COP27 sur les nouveaux arrangements de financement pour les pertes et dommages, Charm el-Cheikh, 20 novembre 2022. UNEP, « COP27 ends with announcement of historic loss and damage fund », unep.org.
- Cour internationale de justice, avis consultatif sur les obligations des États en matière de changement climatique, La Haye, 23 juillet 2025.
- ### Ouvrages académiques
- Pigou, Arthur Cecil. *The Economics of Welfare*. Londres : Macmillan, 1920.
- Coase, Ronald H. « The Problem of Social Cost ». *Journal of Law and Economics*, vol. 3, 1960, p. 1-44.
- Ostrom, Elinor. *Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action*. Cambridge : Cambridge University Press, 1990.
- Stern, Nicholas. *The Economics of Climate Change: The Stern Review*. Cambridge : Cambridge University Press, 2007 (rapport initial publié le 30 octobre 2006 pour le gouvernement du Royaume-Uni).
- ### Rapports institutionnels et organisations internationales
- Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), *Premier rapport d'évaluation*, 1990, et mise à jour 1992. ipcc.ch.
- UNEP Finance Initiative. *Who Cares Wins: Connecting Financial Markets to a Changing World*. Programme des Nations unies pour l'environnement, 2004.
- Banque mondiale. « 10 Years of Green Bonds: Creating the Blueprint for Sustainability Across Capital Markets ». worldbank.org, 18 mars 2019.
- Banque mondiale. « World Bank and SEB Partner with Scandinavian Institutional Investors to Finance Green Projects ». Communiqué de presse, 6 novembre 2008. worldbank.org.
- Banque mondiale. « Seychelles Launches World's First Sovereign Blue Bond ». Communiqué de presse, 29 octobre 2018. banquemondiale.org.
- Banque européenne d'investissement (BEI). « 15 years of EIB green bonds: leading sustainable investment from niche to mainstream ». eib.org, 2022.
- Banque européenne d'investissement (BEI). « Evaluation of the EIB's Climate Awareness Bonds ». eib.org.
- Green Climate Fund. « Timeline ». greenclimate.fund/about/timeline.
- OCDE. Rapports annuels sur le financement climatique fourni et mobilisé par les pays développés (2013-2022).
- Climate Bonds Initiative. Rapports et communiqués sur les émissions de green bonds en Afrique (Nigeria 2017, Kenya/Acorn 2019).
- FSD Africa. « Kenya closes its first ever green bond ». fsdafrica.org, 2019.
- Heinrich Böll Stiftung (bureau d'Abuja, Nigeria). « Nigeria's Green Bond Programme: Aspirations, Realities and Solutions ». ng.boell.org, 2022.
- ### Presse et analyses spécialisées
- Bloomberg. « Oil Giant Nigeria to Sell First African Sovereign Green Bond ». 14 décembre 2017.
- Financial Afrik. « Les Seychelles lancent la première mondiale obligation souveraine bleue ». 31 octobre 2018.
- Corporate Knights. « A wave of green bonds is reshaping climate finance in Africa ».
- Mongabay (édition française). « Les crédits de carbone forestier et le marché volontaire : une solution ou une diversion ? ». Janvier 2024.
- Mongabay (édition française). « L'avenir des crédits carbone et des marchés volontaires du carbone forestier ». Février 2024.
- New African / Magazine de l'Afrique. « Des projets remis en cause dans le carbone ».
- African Climate Insights. « Compensation carbone en Afrique : qui en profite vraiment ? ».
- The Conversation (édition française). « Climat : ce que la décision historique de la Cour internationale de justice change pour l'Afrique ». Juillet 2025.
- Project Syndicate. Bekele, Martha. « L'Afrique n'est pas la "solution climatique" du monde ». 2026.
- Grist. « The decade-old broken climate promise that looms over COP28 ».
- World Economic Forum. « The Nairobi Declaration: This is how African nations want to fight climate change ». Septembre 2023.
- Rosa-Luxemburg-Stiftung. « An unjust transition: South Africa's JETP between hope and disappointment ».
- ### Anthropologie du droit et sociologie rurale (Afrique)
- Cairn.info / *Mondes en développement*. « La soutenabilité des ressources forestières en Afrique subsaharienne francophone : quels enjeux pour la gestion participative ? ». 2009.
- *Études rurales* (OpenEdition). « De la connaissance à la reconnaissance des droits fonciers africains endogènes ».
- Le Petit Juriste. « Le droit coutumier africain garant de la sauvegarde des forêts ».
- Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). « La forêt, l'homme et ses besoins vitaux ». fao.org.
- Thèse de doctorat, Université de Limoges (HAL). « Droits fonciers et biodiversité au Burkina Faso ». 2020.
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- *Cet article constitue le cinquième et dernier sous-chapitre de la rubrique Finance de Sankofa Finance. Toute correction factuelle documentée peut être signalée à la rédaction.*