Histoire de la macroéconomie : monnaie, cycles et politiques nationales, de l'Antiquité à nos jours
Du Code de Hammurabi (v. 1754 av. J.-C.) aux hyperinflations du Zaïre et du Zimbabwe, en passant par les cauris ouest-africains, l'or de Mansa Musa, Bretton Woods et le franc CFA : généalogie chronologique de la macroéconomie, monnaie, cycles et politiques nationales.
Publié le 26 août 2026
Introduction
La macroeconomie est une discipline dont le nom est recent mais dont l'objet est ancien. Le mot « macroeconomique » apparait pour la premiere fois dans un texte publie en 1933 par l'economiste norvegien Ragnar Frisch (1895-1973), dans un article intitule Propagation Problems and Impulse Problems in Dynamic Economics, publie a Oslo en l'honneur de Gustav Cassel. Frisch y distingue l'approche micro, qui etudie le comportement d'un secteur particulier de l'economie, de l'approche macro, qui rend compte des fluctuations du systeme economique dans son ensemble.
Mais bien avant que ce mot n'existe, des souverains, des juristes, des marchands et des lettres ont tente de comprendre et de piloter des phenomenes typiquement macroeconomiques : la stabilite des prix, la quantite de monnaie en circulation, l'equilibre du commerce exterieur, les famines et les crises de subsistance. Trois jalons suffisent a mesurer l'anciennete du probleme : le Code de Hammurabi, grave vers 1754 avant notre ere a Babylone (Irak actuel), qui fixe des prix et des salaires a l'echelle d'un royaume ; l'Ecole de Salamanque, en Espagne, ou le moine augustin Martin de Azpilcueta formule en 1556 l'une des premieres theories quantitatives de la monnaie connues ; et la Theorie generale de l'emploi, de l'interet et de la monnaie de John Maynard Keynes, publiee en fevrier 1936 a Londres, qui fonde la macroeconomie moderne.
Entre ces trois reperes, cet article suit un fil chronologique strict, de l'Antiquite mesopotamienne aux hyperinflations africaines du tournant du XXIe siecle, en veillant a dater precisement chaque fait, a nommer les premiers theoriciens identifiables avec leurs sources, et a donner autant de place aux experiences monetaires africaines (cauris ouest-africains, or du Mali de Mansa Musa, franc CFA cree le 26 decembre 1945, hyperinflations du Zaire et du Zimbabwe) qu'aux recits europeens et nord-americains.
I. Antiquite — les premieres regulations economiques d'ensemble (avant 476 apr. J.-C.)
1.1 Des Lois d'Eshnunna au Code de Hammurabi (XXe-XVIIIe siecle av. J.-C.)
Le Code de Hammurabi n'est ni le premier code de lois mesopotamien ni, sur la question des prix et des salaires, la source la plus ancienne. Le code le plus ancien connu est le Code d'Ur-Nammu (v. 2100-2050 av. J.-C., site d'Ur, Irak actuel), attribution disputee entre Ur-Nammu et son fils Shulgi. Sur la fixation etatique des prix, la source la plus ancienne documentee est les Lois d'Eshnunna (v. 1930-1770 av. J.-C., Irak actuel), associees au regne de Dadusha : elles fixent une liste de prix officiels (orge, huile, laine) et des tarifs de location de betes de trait.
Le roi babylonien Hammurabi (regne v. 1792-1750 av. J.-C.) fait graver vers 1754 av. J.-C. un code de 282 lois sur une stele de basalte noir, redecouverte en 1901-1902 a Suse (Iran actuel) et conservee au musee du Louvre. Pres de la moitie des articles traite de contrats economiques : salaires indicatifs, prix du louage, credit agricole, dispositions en cas de mauvaise recolte — un ancetre lointain de la politique de controle des prix.
Sur la paternite du texte, la prudence s'impose : les travaux de Pamela Barmash (2020) indiquent qu'il a ete compose par des scribes de la cour royale a partir d'un repertoire juridique anterieur, non redige par le roi lui-meme. Jean Botero y voit un monument de justice royale plutot qu'un code effectivement applique, argument appuye par l'absence de citation explicite dans les contrats babyloniens retrouves.
1.2 La pensee economique grecque : Xenophon et Aristote (IVe siecle av. J.-C.)
Xenophon (v. 430 - v. 355 av. J.-C.) redige les Poroi (« Revenus »), vers 355 av. J.-C., proposant des mesures pour accroitre les recettes publiques d'Athenes sans recourir a la guerre — l'un des premiers exercices connus de politique economique appliquee.
Aristote (384-322 av. J.-C.), dans la Politique (livre I, entre 335 et 322 av. J.-C.), distingue l'« economique » (gestion domestique legitime, usage naturel de la monnaie) de la « chrematistique » illimitee (accumulation de monnaie pour elle-meme), qu'il condamne — distinction qui structurera la pensee occidentale pendant pres de deux mille ans.
Corroboration chronologique : le Code de Hammurabi (v. 1754 av. J.-C.) precede la Politique d'Aristote (v. 335-322 av. J.-C.) d'environ 1420 a 1432 ans.
1.3 Rome : l'Edit du maximum de Dioclétien (301 apr. J.-C.)
L'empereur Dioclétien (regne 284-305) publie, entre le 20 novembre et le 9 decembre 301 apr. J.-C., l'Edictum de pretiis rerum venalium (« Edit du maximum »), fixant un plafond de prix pour plus d'un millier de biens et services dans tout l'Empire romain, en proie a une inflation passee d'environ 5% par an en 284 a environ 35% en 301. Les contrevenants risquaient la peine de mort.
L'edit est un echec documente : les prix plafonnes sont juges irrealistes, les producteurs se retirent des marches officiels ou pratiquent le marche noir, et l'inflation continue de s'aggraver — l'un des premiers exemples historiques amplement documentes de l'inefficacite d'un controle administratif generalise des prix, un debat qui se retrouvera dans la France de 1793-1794, les Etats-Unis de Nixon en 1971, ou plusieurs pays africains dans les annees 1980.
Corroboration chronologique : l'Edit du maximum (301 apr. J.-C.) est posterieur au Code de Hammurabi d'environ 2055 ans, et precede de plus de mille ans (environ 1054 ans) le traite monetaire de Nicolas Oresme (v. 1355).
II. Moyen Age — monnaie, or africain et naissance de la theorie quantitative (Ve siecle – 1789)
2.1 Les cauris d'Afrique de l'Ouest (a partir du VIIIe-Xe siecle)
En Afrique de l'Ouest, le coquillage appele cauri (Cypraea moneta, originaire de l'ocean Indien) circule comme monnaie d'echange, unite de compte et reserve de valeur a partir du VIIIe-Xe siecle, la documentation la plus dense concernant les Xe-XVIe siecles. Du Xe au XVIe siecle, des marchands juifs et arabes acheminent les cauris de l'ocean Indien vers l'Afrique subsaharienne via les routes transsahariennes. Le systeme donne naissance a des banques de depot locales, documente notamment pour les regions du Senegal, Mali, Niger, Nigeria et Benin actuels. Dans la zone lagunaire de Grand-Bassam et de Lahou (Cote d'Ivoire actuelle), ce sont des bracelets metalliques appeles manilles qui font office de monnaie.
Contrairement a une idee recue, le troc n'etait pas la norme en Afrique de l'Ouest precoloniale : les historiens distinguent trois niveaux de monnaies simultanes — locale (cauris, manilles, sel, tissus), regionale et internationale (or notamment).
2.2 L'or du Mali et l'inflation importee au Caire (1324-1325)
Le pelerinage a La Mecque de Mansa Kanku Musa, souverain de l'Empire du Mali, entre 1324 et 1325, est l'un des episodes macroeconomiques les mieux documentes du Moyen Age africain. En route, Mansa Musa traverse Le Caire ou il sejourne environ trois mois en 1324, distribuant des quantites considerables d'or. L'historien mamelouk Ibn Fadl Allah al-Umari (1301-1349), dans son encyclopedie Masalik al-Absar (composee 1337-1349), rapporte que l'afflux d'or malien a fait chuter la valeur de l'or a la Bourse du Caire (le taux argent/or serait passe d'environ 25 pour 1 a environ 20 pour 1), effet ressenti pendant plusieurs annees.
Corroboration chronologique : l'adoption des cauris precede le pelerinage de Mansa Musa d'au moins quatre a six siecles. Le recit d'al-Umari precede de plus de deux siecles (207 a 219 ans) la theorie quantitative de la monnaie d'Azpilcueta (1556).
2.3 Nicolas Oresme (v. 1355) : premier traite economique europeen sur la monnaie
Nicolas Oresme (v. 1325-1382), theologien et futur eveque de Lisieux, redige le De moneta (v. 1355-1360), considere par plusieurs historiens comme le premier traite entierement consacre a une question economique dans le corpus occidental. Oresme soutient que la monnaie appartient a la communaute et non au seul souverain, et condamne l'alteration du titre des monnaies par les rois — pratique recurrente de la Couronne de France pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453).
2.4 Ibn Khaldoun (Muqaddima, 1377) : cycles economiques avant la lettre
Ibn Khaldoun (1332-1406), ne a Tunis, acheve la Muqaddima en 1377 pres de l'actuelle Frenda (Algerie). Environ un tiers du texte traite de questions economiques : controle des marches, monnaie, fiscalite, commerce, formation des prix. Il developpe une theorie cyclique de la puissance des dynasties liee a la cohesion sociale (asabiyya), avec des intuitions que certains rapprochent (debat non tranche) de la theorie moderne des cycles et de la courbe de Laffer.
Corroboration chronologique : la Muqaddima (1377) est posterieure de 22-23 ans au De moneta d'Oresme et de 52-53 ans au pelerinage de Mansa Musa ; elle precede de 179 ans la theorie d'Azpilcueta (1556).
> Note d'intégrité éditoriale. Ibn Khaldoun est cité dans cet article pour sa contribution documentée à l'histoire de la pensée économique. Par souci d'honnêteté envers nos lectrices et lecteurs, la rédaction de Sankofa Finance signale qu'il écrit par ailleurs, dans un passage largement documenté de la même Muqaddima (1377 ; traduction de référence : Franz Rosenthal, The Muqaddimah: An Introduction to History, Bollingen Series XLIII, 1958), que « les nations nègres sont, en règle générale, soumises à l'esclavage, parce qu'[les Noirs] ont peu de ce qui est essentiellement humain et possèdent des caractéristiques assez semblables à celles des animaux stupides » — une justification explicite de l'esclavage racial, abondamment étudiée et citée par les historiens (voir notamment Bernard Lewis, Race and Slavery in the Middle East, Oxford University Press, 1990 ; Chouki El Hamel, Black Morocco: A History of Slavery, Race, and Islam, Cambridge University Press, 2013). Ailleurs dans son œuvre, Ibn Khaldoun rejette la légende dite de la « malédiction de Cham » comme explication biologique de la couleur de peau, préférant une explication climatique — une position que les spécialistes jugent elle-même contradictoire avec le passage ci-dessus, la cohérence de sa pensée sur cette question restant un débat académique non tranché. Sankofa Finance encourage vivement ses lectrices et lecteurs à approfondir cette question par leurs propres recherches plutôt que de s'en tenir à un seul résumé, y compris le nôtre.
2.5 Copernic (1517-1526) et l'Ecole de Salamanque (1556) : qui a formule la theorie quantitative en premier ?
Nicolas Copernic (1473-1543) redige De aestimatione monetae (1517) puis Monetae cudendae ratio (v. 1526) pour la Prusse royale : la devaluation du titre des monnaies augmente la quantite de monnaie en circulation, ce qui eleve les prix — formulation consideree par plusieurs historiens comme la premiere theorie quantitative de la monnaie coherente. Copernic y enonce aussi le principe qui deviendra la « loi de Gresham », du nom du financier anglais Thomas Gresham (actif 1558-1579), plusieurs decennies plus tard.
Le moine augustin espagnol Martin de Azpilcueta (1493-1586), figure de l'Ecole de Salamanque, publie en 1556 le Comentario resolutorio de cambios : l'afflux d'or et d'argent americains a fait monter les prix en Espagne — c'est cette formulation qui est le plus souvent retenue comme point de depart de la theorie quantitative moderne.
En France, Jean Bodin (v. 1529-1596) publie en 1568 sa Response au paradoxe de M. de Malestroit, attribuant la hausse des prix a l'afflux d'or et d'argent espagnols.
Corroboration chronologique : Copernic (1517/1526) precede Azpilcueta (1556) de 30-39 ans, qui precede Bodin (1568) de 12 ans. La paternite de la theorie reste un debat historiographique documente (ecole autrichienne pour Copernic/Salamanque, tradition anglo-saxonne pour Bodin), non tranche dans cet article.
2.6 Le mercantilisme : Thomas Mun et Jean-Baptiste Colbert (XVIIe siecle)
Thomas Mun (1571-1641) redige England's Treasure by Forraign Trade dans les annees 1620, publie en 1664 : la richesse d'un royaume depend du solde positif de sa balance commerciale. En France, Jean-Baptiste Colbert (controleur general des finances 1665-1683) met en pratique une politique similaire, le colbertisme.
2.7 John Law et le systeme du Mississippi (1716-1720)
John Law (1671-1729) fonde en mai 1716 la Banque Generale (billets remboursables en or/argent), puis en aout 1717 la Compagnie du Mississippi, dont les actions font l'objet d'une speculation intense a partir de 1719. L'effondrement survient a partir de janvier 1720 ; Law quitte la France le 28 decembre 1720 et meurt ruine a Venise neuf ans plus tard — l'un des premiers exemples documentes de creation monetaire excessive adossee a la speculation.
2.8 David Hume (1752) : le mecanisme prix-especes
David Hume (1711-1776) publie en 1752 l'essai Of Money, exposant le mecanisme prix-especes : un afflux de metal precieux fait monter les prix, reduisant la competitivite des exportations et requilibrant a terme les flux internationaux. Adam Smith creditera Hume d'avoir ouvert ses yeux sur les limites du mercantilisme.
> Note d'intégrité éditoriale. David Hume est cité dans cet article pour sa contribution documentée au mécanisme prix-espèces et à la théorie quantitative de la monnaie. Par souci d'honnêteté envers nos lectrices et lecteurs, la rédaction de Sankofa Finance signale qu'il écrit, dans une note de bas de page restée célèbre de son essai Of National Characters (1748, révisée en 1753 puis en 1777) : « Je suis porté à soupçonner les nègres [...] d'être naturellement inférieurs aux blancs. Il n'y a presque jamais eu de nation civilisée de cette couleur, ni même d'individu qui se soit distingué, que ce soit dans l'action ou dans la réflexion. » Ce texte, abondamment documenté et commenté par les historiens de la philosophie, a conduit l'Université d'Édimbourg à renommer en 2020 la « David Hume Tower », en le citant explicitement comme motif ; il est aujourd'hui considéré comme l'une des expressions les plus commentées du racisme scientifique des Lumières européennes. Sankofa Finance encourage vivement ses lectrices et lecteurs à approfondir cette question par leurs propres recherches plutôt que de s'en tenir à un seul résumé, y compris le nôtre.
2.9 Adam Smith (1776) : la charniere vers l'economie politique moderne
Adam Smith (1723-1790) publie en 1776 la Richesse des nations, qui critique la doctrine mercantiliste et pose les bases de l'economie politique classique. Treize ans plus tard eclate la Revolution francaise (1789), dont les innovations monetaires ouvriront l'ere contemporaine de la macroeconomie.
III. Epoque contemporaine — de la Revolution francaise aux banques centrales africaines (1789 – aujourd'hui)
3.1 Les assignats (1789-1796) : la premiere hyperinflation moderne bien documentee
En decembre 1789, l'Assemblee nationale constituante francaise emet les premiers assignats, gages sur les biens du clerge nationalises. Le 17 mars 1790, une nouvelle monnaie papier est mise en circulation (400 millions de livres en avril 1790) ; d'autres emissions suivent (septembre 1790, juin 1791). Fin 1791, 1,5 milliard d'assignats circulent, pouvoir d'achat deja en baisse de 14%. Des l'ete 1793, les assignats ont perdu pres des deux tiers de leur valeur ; l'inflation atteint son pic en octobre 1795. Le 18 fevrier 1796, planches et papier sont brules place Vendome, mettant fin a huit annees de crise monetaire — l'une des premieres hyperinflations modernes integralement documentees, ouvrant une serie que la macroeconomie du XXe siecle etudiera systematiquement (Allemagne 1923, Zaire annees 1990, Zimbabwe 2007-2009).
3.2 Les theories des cycles economiques (1862-1939)
Clement Juglar (1819-1905) publie en 1862 Des crises commerciales, identifiant un cycle de huit a dix ans (« cycle Juglar »). Joseph Kitchin decrit en 1923 un cycle de quarante mois lie aux stocks industriels. Nikolai Kondratiev publie en 1925 ses travaux sur des cycles longs de cinquante a soixante ans lies aux vagues d'innovation. Joseph Schumpeter synthetise ces echelles dans Business Cycles (1939), les articulant a sa theorie de la destruction creatrice.
3.3 La premiere banque centrale d'Afrique : la South African Reserve Bank (1921)
La South African Reserve Bank (SARB), instituee par le Currency and Banking Act de 1920, ouvre officiellement le 30 juin 1921 — premiere banque centrale du continent africain. Elle emet ses premiers billets le 19 avril 1922. Sa creation, inspiree de la Banque d'Angleterre, fait suite a une conference sur l'or tenue en octobre 1919 a Pretoria.
Corroboration chronologique : la SARB (1921) precede de 24 ans la creation du franc CFA (1945), de 34 ans l'institut precurseur de la BCEAO (1955) et de 51 ans la creation de la BEAC (1972).
3.4 Le krach de 1929 et la Grande Depression
Entre le 24 et le 29 octobre 1929, la Bourse de New York connait un effondrement majeur (jeudi noir, lundi noir, mardi noir), ouvrant la Grande Depression jusqu'a la Seconde Guerre mondiale. Les causes restent debattues : Charles Kindleberger insiste sur l'instabilite du systeme monetaire international ; Milton Friedman et Anna Schwartz (1963) soutiendront que la crise a ete amplifiee par une politique monetaire trop restrictive de la Reserve federale.
3.5 Ragnar Frisch (1933), Jan Tinbergen (1936) et Keynes (1936) : la fondation de la macroeconomie moderne
Frisch emploie en 1933 pour la premiere fois les termes micro/macro-economiques. Jan Tinbergen construit en 1936 ce que plusieurs historiens considerent comme le premier modele macroeconometrique national (Pays-Bas). Frisch et Tinbergen recevront conjointement en 1969 le tout premier prix de la Banque de Suede en sciences economiques.
En fevrier 1936 a Londres, John Maynard Keynes (1883-1946) publie la Theorie generale de l'emploi, de l'interet et de la monnaie, evenement fondateur le plus largement reconnu de la macroeconomie comme discipline structuree : possibilite d'un equilibre durable de sous-emploi, necessite d'une intervention active de l'Etat pour soutenir la demande globale. Traduction francaise en 1942. Origine du courant keynesien, dominant pendant plus de trois decennies apres 1945.
Corroboration chronologique : le terme « macroeconomique » (Frisch, 1933) precede de trois ans le modele de Tinbergen et la Theorie generale de Keynes, publications quasi simultanees de 1936 mais independantes.
3.6 Bretton Woods (juillet 1944) et la naissance du franc CFA (26 decembre 1945)
Du 1er au 22 juillet 1944, quarante-quatre pays se reunissent a Bretton Woods (New Hampshire) : creation du FMI et de la BIRD (ancetre de la Banque mondiale), systeme de change fixe ajustable arrime au dollar (convertible en or a 35 dollars l'once). Le decret n° 45-0136 du 26 decembre 1945 cree le franc des Colonies francaises d'Afrique (franc CFA), parite initiale 1 FCFA pour 1,70 franc francais, avec centralisation d'une partie des reserves de change au Tresor francais jusqu'a la reforme de 2019-2020.
Corroboration chronologique : Bretton Woods precede la creation du franc CFA d'environ un an et cinq mois — la seconde etant une consequence administrative directe de la premiere.
3.7 Decolonisation et banques centrales africaines : Ghana (1957), Tanzanie (1967), BCEAO (1955-1962), BEAC (1972-1973)
Le 6 mars 1957, le Ghana devient le premier pays d'Afrique subsaharienne independant sous Kwame Nkrumah, qui publie en 1965 Le Neo-colonialisme, dernier stade de l'imperialisme. En Tanzanie, Julius Nyerere proclame le 5 fevrier 1967 la Declaration d'Arusha, fondant la politique d'Ujamaa. Sur le plan monetaire, la France transfere en 1955 le privilege d'emission a l'Institut d'emission de l'AOF et du Togo, rebaptise en 1959 BCEAO, devenue etablissement public international apres le traite UMOA du 12 mai 1962. La BEAC est creee le 22 novembre 1972, premier conseil d'administration le 13 mars 1973, operations le 2 avril 1973.
Corroboration chronologique : l'independance du Ghana (1957) est posterieure de 11 ans et 3 mois a la creation du franc CFA (1945). La Declaration d'Arusha (1967) est posterieure de pres de dix ans a l'independance du Ghana. La BEAC (1972) est posterieure de 10 ans et 6 mois au traite UMOA (1962).
3.8 La courbe de Phillips (1958) et le monetarisme de Milton Friedman (1963-1968)
Alban William Phillips publie en 1958 (Economica) une relation statistique negative entre chomage britannique et variation des salaires nominaux (1861-1957), popularisee comme « courbe de Phillips ». Milton Friedman et Anna Schwartz publient en 1963 A Monetary History of the United States, 1867-1960, texte de reference du monetarisme. En 1967 (publie 1968), Friedman critique la lecture stable de la courbe de Phillips et introduit le « taux de chomage naturel », critique elaboree presque simultanement par Edmund Phelps.
Corroboration chronologique : la courbe de Phillips (1958) precede de neuf ans la critique de Friedman (1967/1968) et de cinq ans la publication de 1963.
3.9 La fin de Bretton Woods (1971) et le choc Volcker (1979-1982)
Le 15 aout 1971, Richard Nixon annonce la fin de la convertibilite du dollar en or, mettant fin au systeme de Bretton Woods (« choc Nixon »), ouvrant une decennie de forte inflation marquee par deux chocs petroliers (1973, 1979). En aout 1979, Paul Volcker prend la presidence de la Fed et met en oeuvre jusqu'en 1982 une politique monetaire restrictive pour briser l'inflation americaine (« choc Volcker »).
3.10 Samir Amin et l'ecole africaine de la dependance (a partir de 1957-1970)
Samir Amin (1931-2018), ne au Caire, travaille 1957-1960 pour l'administration de Nasser puis conseille 1960-1963 le Mali independant. Il dirige a partir de 1970 l'IDEP a Dakar. Son ouvrage majeur de 1970, L'Accumulation a l'echelle mondiale, developpe la theorie du developpement inegal et de la « deconnexion ». Il meurt a Paris le 12 aout 2018.
3.11 Trois hyperinflations comparees : Allemagne de Weimar (1923), Zaire (1990-1994), Zimbabwe (2007-2009)
Allemagne (1921-1923) : dette de guerre de 156 milliards de marks (1918) plus 132 milliards de reparations. L'inflation s'emballe apres l'occupation de la Ruhr (debut 1923) : en octobre 1923, hausse des prix d'environ 29500% sur un mois ; en novembre 1923, un dollar s'echange contre environ 4210500000000 marks. Le 15 novembre 1923, la Reichsbank cesse de monetiser la dette ; le Rentenmark, introduit le 20 novembre 1923, met fin a la crise.
Zaire sous Mobutu (1990-1994) : le zaire, introduit le 24 juin 1967, se deprecie progressivement (112 zaires pour un dollar en 1987), puis s'effondre : 15300 zaires/dollar en 1991, environ 1990000 fin 1992, environ 110000000 fin 1993. Le 1er octobre 1993, un « nouveau zaire » remplace l'ancien (taux de 3 millions pour un). Le franc congolais est reintroduit le 30 juin 1998.
Zimbabwe (2007-2009) : hyperinflation dont le pic mensuel atteint en novembre 2008 environ 79,6 milliards de % (environ 89,7 trillions de % en glissement annuel), prix doublant toutes les 24,7 heures. Cause structurelle : chute de la production agricole (-51% entre 2000 et 2008) apres la reforme agraire de 2000, recettes fiscales tombant de 28% a environ 4% du PIB. En janvier 2009, billet de 100000 milliards de dollars zimbabweens. En avril 2009, dollarisation officielle de l'economie.
Corroboration chronologique : le pic allemand (novembre 1923) precede le pic zairois (fin 1993) d'environ 70 ans, et le pic zimbabween (novembre 2008) d'environ 85 ans. L'episode des assignats (pic octobre 1795) precede l'episode allemand de 128 ans.
3.12 La reforme du franc CFA et la naissance de l'eco (2019-2020)
Le 21 decembre 2019 a Abidjan, Alassane Ouattara et Emmanuel Macron annoncent une reforme du franc CFA ouest-africain : changement de nom en « eco », fin de la centralisation de 50% des reserves de change au Tresor francais, retrait de la France des instances de gouvernance. Loi francaise adoptee mai 2020 (Assemblee) puis novembre 2020 (Senat). En 2026, l'eco n'est toujours pas en circulation ; le debat reste non tranche, certains (dont Ndongo Samba Sylla) estimant que la reforme maintient l'essentiel des mecanismes anterieurs.
Corroboration chronologique : l'annonce (21 decembre 2019) intervient 74 ans, presque jour pour jour, apres la creation du franc CFA (26 decembre 1945).
IV. Enjeux, courants de pensee et futurs possibles
4.1 Les grands courants macroeconomiques contemporains
Depuis la Theorie generale de Keynes (1936), la macroeconomie s'est structuree en plusieurs courants : le keynesianisme de synthese (annees 1940-1960, John Hicks des 1937, Paul Samuelson), le monetarisme de Milton Friedman (1963-1968), la nouvelle ecole classique portee par Robert Lucas a partir de son article de 1972 sur les anticipations rationnelles, la nouvelle economie keynesienne des annees 1980, et plus recemment la theorie monetaire moderne (Modern Monetary Theory, Stephanie Kelton, annees 2010), dont les implications pour des zones monetaires africaines sans souverainete monetaire pleine (zone franc CFA) restent debattues.
4.2 Les debats macroeconomiques africains contemporains
Au-dela du debat sur l'eco, plusieurs enjeux structurent le debat africain contemporain : l'independance operationnelle des banques centrales nationales (illustree a contrario par le cas zimbabween des annees 2000) ; le projet, porte depuis les annees 2000 par la CEDEAO, d'une monnaie unique associant pays de l'UEMOA et pays anglophones/lusophones ; la gestion de la dette souveraine et le retour, depuis les annees 2010, de plusieurs pays africains sur les marches obligataires internationaux en devises etrangeres, reintroduisant une vulnerabilite de change comparable a celle du Ghana ou de la Zambie dans les annees 1980.
4.3 Futurs possibles : monnaies numeriques de banque centrale
Plusieurs banques centrales africaines explorent depuis le milieu des annees 2010 les monnaies numeriques de banque centrale (CBDC) : le Nigeria a lance l'eNaira en octobre 2021, l'une des premieres experiences de ce type sur le continent. La macroeconomie du XXIe siecle devra aussi integrer plus systematiquement les chocs climatiques comme facteurs de cycles economiques nationaux, sujet sur lequel la recherche africaine, via des institutions comme la Banque africaine de developpement, est particulierement active depuis les annees 2010.
V. Synthese methode Sankofa
L'image simple a retenir : la macroeconomie nationale se comprend comme une grande baignoire. L'eau represente la richesse et la monnaie en circulation dans un pays. Deux robinets l'alimentent : les depenses (consommation, investissement, depenses publiques) et les exportations. Une bonde en evacue une partie en continu : l'epargne, les impots et les importations. Quand les robinets coulent plus vite que la bonde ne vide, le niveau d'eau (l'activite economique, l'emploi) monte : c'est l'expansion. Quand la bonde evacue plus vite que les robinets ne remplissent, le niveau baisse : c'est la recession. La banque centrale ne controle pas directement le niveau d'eau : elle regle la pression du reseau (le taux d'interet et la quantite de monnaie disponible), influencant indirectement la vitesse des robinets et de la bonde. Quand un gouvernement, a Babylone en 1754 avant notre ere comme a Harare en 2008, essaie de forcer le niveau de l'eau en peignant une nouvelle ligne sur la baignoire (un controle administratif des prix) sans toucher ni aux robinets ni a la bonde, l'eau finit toujours par deborder ailleurs : au marche noir, dans une autre monnaie, ou dans l'hyperinflation.
Description du croquis conceptuel : une baignoire vue en coupe. En haut a gauche, un robinet etiquete « Depenses + Exportations », versant de l'eau bleue. En bas, une bonde etiquetee « Epargne + Impots + Importations ». Le niveau de l'eau est etiquete « PIB / Emploi ». Sur le mur, un robinet de pression generale relie a un cadran gradue de « taux d'interet bas » a « taux d'interet eleve », representant l'action de la banque centrale. Une ligne pointillee peinte sur la paroi interieure, au-dessus du niveau reel de l'eau, represente un « prix plafond decrete par la loi » (illustration de l'Edit du maximum de Dioclétien, 301 apr. J.-C.) : l'eau, sous la ligne, continue de suivre son propre niveau reel, symbolisant l'ecart entre prix legal et prix de marche effectif.
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