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Matières premières : de l'or de Sofala au cobalt du Katanga

En 943 de notre ère, le géographe arabe Al-Masudi, dans son encyclopédie géographique *Muruj al-dhahab wa ma'adin al-jawhar* (« Les prairies d'or et les mines de gemmes »), décrit avec précision le commerce de l'or qui remonte, par des routes terrestres, depuis un pays qu'il appelle Sufala al-Zanj — une région côtière de l'actuel Mozambique — jusqu'aux marchés de l'océan Indien. L'or de Sofala, extrait par des communautés de l'actuel Zimbabwe intérieur (le royaume Karanga, précurseur du Grand Zimbabwe), transitait par des ports de commerce swahili avant d'atteindre les négociants arabes, indiens et, plus tardivement, portugais. Cette chaîne commerciale d'un millénaire préfigure ce qu'on appelle aujourd'hui le marché mondial des matières premières : un réseau d'échanges, de prix de référence, d'intermédiaires et de risques de transport qui relie le lieu d'extraction ou de production d'une ressource naturelle à ses marchés d'utilisation finale, parfois à des milliers de kilomètres.

Publié le 09 septembre 2026

# Matières premières : de l'or de Sofala au cobalt du Katanga

Rubrique Marchés et Bourses — Sankofa Finance | Sous-chapitre 5/9

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Introduction

En 943 de notre ère, le géographe arabe Al-Masudi décrit avec précision le commerce de l'or remontant depuis Sufala al-Zanj — la région côtière de l'actuel Mozambique — jusqu'aux marchés de l'océan Indien. L'or de Sofala, extrait par des communautés de l'actuel Zimbabwe intérieur (le royaume Karanga, précurseur du Grand Zimbabwe), transitait par des ports swahili avant d'atteindre les négociants arabes, indiens et, plus tardivement, portugais. Cette chaîne commerciale préfigure ce qu'on appelle aujourd'hui le marché mondial des matières premières : un réseau d'échanges, de prix de référence, d'intermédiaires et de risques reliant le lieu d'extraction à ses marchés d'utilisation finale.

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I. Origines : les routes africaines de l'or et du sel

1.1 L'or du Ghana et du Mali : premières exportations documentées

Les empires du Ghana (IIIe-XIIIe siècle, cœur dans l'actuel Mali/Mauritanie) et du Mali (XIIIe-XVe siècle) contrôlent les routes commerciales transsahariennes reliant les gisements aurifères du Bambouk (actuel Sénégal oriental) et du Bouré (actuel Mali/Guinée) aux marchés méditerranéens. Al-Bakri, géographe arabe andalou, décrit en 1068 le contrôle royal du commerce de l'or : la pépite appartenait au roi du Ghana, les poudres d'or aux marchands. Ibn Battuta, visitant le Mali en 1352-1353, confirme la sophistication de ces réseaux.

Le sel de Taghaza (actuel Sahara malien), extrait de mines souterraines où les maisons elles-mêmes étaient construites en sel, était l'autre matière première structurante de ces échanges transsahariens, échangé kg pour kg contre l'or selon Ibn Battuta — une parité symbolique illustrant l'importance vitale du sel dans des régions sans accès maritime.

1.2 Le cuivre de Katanga : une route commerciale précoloniale

Le Katanga (actuelle province du Katanga / Haut-Katanga, RDC) est l'un des territoires les mieux dotés en cuivre de la planète. Des travaux archéologiques documentent l'extraction et le commerce du cuivre katangais sous forme de croix de cuivre (handa) dès le VIIIe-IXe siècle de notre ère, ces croix servant à la fois de matière première commerciale et d'unité monétaire dans les réseaux d'échange intra-africains entre la région des Grands Lacs et la côte est-africaine swahili. Le cuivre du Katanga atteignait, selon plusieurs sources archéologiques et historiques, des marchés aussi lointains que la côte swahili et peut-être l'Asie du Sud, bien avant l'arrivée des Portugais en Afrique centrale au XVe siècle.

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II. Les marchés européens de matières premières (XVIIe-XIXe siècle)

2.1 Amsterdam et la naissance des marchés organisés de matières premières

Le marché d'Amsterdam du XVIIe siècle constitue le premier marché organisé de matières premières coloniales à l'échelle mondiale : épices (poivre, muscade, clous de girofle monopolisés par la VOC), céréales (blé baltique), huile d'olive, lin, bois de construction et colorants textiles s'y échangent selon des règles formalisées, avec des prix publiés régulièrement dans des bulletins de cotation (prijscouranten). Amsterdam inaugure ainsi le modèle des grandes bourses de commerce spécialisées dans des matières premières spécifiques — un modèle qui se déclinera ensuite à Liverpool (coton et café au XIXe siècle), à Londres (métaux et caoutchouc) et à Chicago (grains et viande).

2.2 Chicago Board of Trade (1848) et London Metal Exchange (1877)

Le Chicago Board of Trade (CBOT), fondé le 3 avril 1848, standardise les contrats à terme agricoles et introduit le système de dépôt de marge. La production croissante des Grandes Plaines américaines en blé et maïs, acheminée par voie ferrée vers Chicago, y trouve un marché de prix de référence mondial à partir des années 1850-1860.

Le London Metal Exchange (LME), fondé en 1877, spécialise dès l'origine dans le commerce des métaux non ferreux (cuivre, étain, plomb). Son modèle — une « ring trading » (criée en anneau) et des contrats standardisés à 3 mois de maturité — devient le modèle mondial de référence pour les prix du cuivre, de l'aluminium, du nickel, du zinc et, depuis 2019, du cobalt. Que les principaux producteurs mondiaux de cuivre (Zambie, RDC) et de cobalt (RDC) soient africains, mais que leurs prix se fixent à Londres plutôt qu'à Kinshasa ou Lusaka, constitue un enjeu de souveraineté économique documenté et débattu au sein des institutions africaines depuis les indépendances.

2.3 La Bourse du coton d'Alexandrie (1883)

Comme présenté dans l'article historique de la rubrique Marchés, la Bourse d'Alexandrie, établie en 1883, constitue le premier marché organisé de matières premières africain documenté. Spécialisée initialement dans le coton — dont l'Égypte était devenue un fournisseur mondial majeur depuis la guerre de Sécession américaine (1861-1865) —, elle rivalise, au tournant du XXe siècle, avec les places de New York et de Liverpool comme l'un des marchés à terme du coton les plus actifs au monde.

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III. Époque contemporaine

3.1 L'Afrique au cœur des matières premières mondiales du XXIe siècle

Selon les données de la Banque africaine de développement et de la Commission économique pour l'Afrique des Nations unies, l'Afrique subsaharienne détient, à la date de rédaction de cet article (2026) : environ 40 % des réserves mondiales de cobalt (essentiellement en RDC), entre 30 et 40 % des réserves mondiales de manganèse (Afrique du Sud, Gabon), plus de 50 % des réserves mondiales de platine et de palladium (Afrique du Sud), environ 20 % des réserves mondiales d'or (Afrique du Sud, Ghana, Mali, Tanzanie), et une part significative des réserves mondiales de terres rares (Afrique du Sud, Madagascar, Burundi). Le cacao de Côte d'Ivoire et du Ghana représente environ 60 % de la production mondiale.

Malgré ce positionnement stratégique dans la chaîne mondiale des matières premières, la valeur ajoutée sur ces ressources — transformation, raffinage, fabrication des produits finis — est encore largement réalisée hors du continent africain, ce que les économistes du développement appellent la « malédiction des ressources naturelles » ou le « paradoxe de l'abondance ».

3.2 L'Ethiopian Commodity Exchange (ECX, 2008)

L'Ethiopian Commodity Exchange (ECX), fondée en 2008 à Addis-Abeba par le gouvernement éthiopien et économiste Eleni Zaude Gabre-Madhin, constitue la première bourse de matières premières à fonctionnement continu et organisé d'Afrique subsaharienne moderne. L'ECX propose des contrats standardisés sur le café arabica (premier produit d'exportation de l'Éthiopie), le sésame, les haricots et le blé, avec un système de garantie de qualité, d'entrepôts certifiés et de règlement centralisé. En permettant aux producteurs et exportateurs de café éthiopien de négocier à un prix de marché transparent plutôt que de dépendre de la bonne volonté de négociants intermédiaires, l'ECX constitue une avancée documentée dans la redistribution de la valeur ajoutée au sein de la chaîne de valeur du café.

3.3 La « ruée vers le cobalt » et les enjeux contemporains

Le cobalt — métal indispensable à la fabrication des batteries lithium-ion utilisées dans les véhicules électriques et l'électronique portable — est produit à plus de 70 % en République démocratique du Congo (RDC, province du Katanga / Haut-Katanga), dont des gisements ont été exploités depuis au moins le VIIIe siècle sous forme de cuivre associé. La demande mondiale de cobalt connaît une accélération documentée depuis les années 2010, portée par la transition énergétique et le développement des véhicules électriques. Cette dynamique repose la question de la souveraineté sur les ressources naturelles africaines dans des termes renouvelés : les prix du cobalt se forment principalement au LME à Londres ; les contrats de concession minière sont principalement détenus par des groupes miniers étrangers ; la transformation du minerai brut en cobalt raffiné se réalise principalement hors du continent. Plusieurs gouvernements africains — dont la RDC avec sa politique de « nationalisation partielle » formalisée dans le Code minier de 2018 — cherchent à modifier progressivement ces équilibres.

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IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles

4.1 La malédiction des ressources naturelles : un débat documenté, non tranché

La thèse dite de la « malédiction des ressources naturelles » (resource curse), formalisée par les économistes Jeffrey Sachs et Andrew Warner dans un article de 1995, soutient que les pays riches en ressources naturelles exportables tendent à connaître une croissance économique plus lente que les pays moins bien dotés, en raison notamment de la désindustrialisation liée à la hausse du taux de change réel (le « syndrome hollandais »), de la corruption favorisée par des rentes d'État concentrées, et de la faible diversification économique. Cette thèse, largement documentée pour plusieurs pays africains exportateurs de pétrole (Nigeria, Angola, Gabon), fait l'objet de débats académiques actifs : des contre-exemples — Botswana (diamants), Norvège (pétrole) — montrent que la dotation en ressources n'est pas un destin, et que les institutions politiques et les politiques de gestion des rentes jouent un rôle déterminant.

4.2 La transformation locale comme enjeu de valeur ajoutée

Face au constat que la majorité de la valeur ajoutée sur les matières premières africaines est réalisée hors du continent, plusieurs institutions africaines — dont la BAD, la Commission de l'Union africaine et plusieurs gouvernements — plaident pour des politiques actives de transformation locale : raffinage du pétrole brut, transformation des fèves de cacao en chocolat fini, fabrication de précurseurs de batteries à partir du cobalt brut. Ces politiques se heurtent cependant à plusieurs obstacles documentés : le coût de l'énergie, les barrières tarifaires imposées par les pays importateurs sur les produits transformés, et l'absence d'infrastructures industrielles adaptées dans plusieurs régions productrices.

4.3 Futurs possibles

Les évolutions les plus documentées à la date de rédaction : l'essor de l'industrie des batteries en Afrique (premier projet d'usine de précurseurs de batteries annoncé au Maroc en 2021 par Stellantis ; projets similaires en RDC et en Zambie) ; le développement de bourses de matières premières régionales (projets de bourses agricoles en Afrique de l'Ouest et en Afrique de l'Est) ; et les discussions sur une refonte des contrats de concession minière pour accroître la part des revenus restant dans les pays producteurs. Aucune de ces évolutions n'est encore aboutie au point de constituer un fait historique établi.

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V. Synthèse méthode Sankofa

L'image simple à retenir. L'Afrique est, depuis un millénaire, un continent de matières premières — l'or de Sofala en 943, le cuivre du Katanga au VIIIe siècle, le cacao ivoirien aujourd'hui. La nouveauté du XXe et du XXIe siècle n'est pas la richesse en ressources, qui est ancienne, mais la question du prix : qui le fixe, où, et selon quelles règles ? L'histoire des marchés de matières premières, de Chicago en 1848 à Londres en 1877 et à Addis-Abeba en 2008, est l'histoire de la lutte pour le contrôle de cette fixation des prix — et, par là, pour la répartition de la valeur entre producteurs et transformateurs.

Croquis conceptuel. Une carte du continent africain avec des flèches sortantes (de l'or au Mali/Sénégal/Ghana, du cacao en Côte d'Ivoire, du cobalt en RDC/Zambie, du pétrole au Nigeria/Angola) pointant vers trois places de fixation des prix hors du continent (Amsterdam XVIIe, Chicago 1848, LME Londres 1877). Une flèche retour, plus fine, représentant l'ECX d'Addis-Abeba (2008), symbolise le premier retour partiel de la fixation des prix sur le sol africain. Une note de bas de croquis : « La plupart des prix des matières premières africaines se forment encore hors du continent » — un fait documenté, pas un jugement de valeur.

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Article rédigé pour Sankofa Finance, rubrique Marchés et Bourses, sous-chapitre 5/9.

Bibliographie

  • Al-Masudi, *Muruj al-dhahab wa ma'adin al-jawhar*, 943 de notre ère.
  • Ibn Battuta, *Rihla* (Relation de voyages), années 1325-1354.
  • Chicago Board of Trade (CBOT), fondé le 3 avril 1848.
  • London Metal Exchange (LME), fondé en 1877.
  • Ethiopian Commodity Exchange (ECX), fondée en 2008.
  • Banque africaine de développement (BAD), *African Economic Outlook* (données sur les matières premières africaines).
  • Commission économique pour l'Afrique (CEA-ONU), *African Commodities Yearbook*.